Le musée Rodin réunit la plus importante collection d’œuvres du sculpteur sur deux sites, l’un à Paris, à l’hôtel Biron, l’autre à Meudon, site de son ancien atelier, des réserves et de son ancien domicile. Créé en 1916, grâce à la donation, par Auguste Rodin lui-même, de ses œuvres et de ses collections à l’État français, il a ouvert ses portes en 1919.
L’exposition « La Saisie du modèle. Rodin, 300 dessins 1890-1917 », au musée Rodin jusqu’au 1er avril 2012, fera grand bruit. Pour beaucoup cela équivaudra quasiment à découvrir un autre artiste de génie, volcanique, nerveux, rapide, travailleur acharné, et… méthodique. Car si l’on croit connaître assez bien le Rodin sculpteur, que sait-on vraiment du Rodin dessinateur ?
300 de ses dessins, expression forte, puissante et si moderne du processus de création de cet artiste exigeant, viennent judicieusement combler cette éventuelle lacune. Ils ont été réalisés dans la dernière partie de sa vie, de 1890 à 1917. Soigneusement choisis parmi un ensemble bien plus vaste conservé dans les caves du musée, ils sont rassemblés pour cette exposition, de façon spectaculaire, scandée et didactique, superbement mis en scène et éclairés.
Ne craignez surtout pas le classement en chapitres. La fougue que Rodin exprime dans presque chacun de ses dessins poussera irrémédiablement le regard du visiteur à transgresser les séparations mises, à revenir sur ses pas, à faire ses propres chemins, et à rétablir entre les œuvres liens, rappels et proximités.
C’est à plus de 60 ans que l’Auguste Rodin commence ce qui peut s’appeler une véritable carrière de dessinateur, à laquelle il va consacrer une part croissante de son activité. S’il a toujours dessiné, ce qu’il réalise à partir de 1890 sur papiers peut véritablement être considéré comme la dernière manifestation de son génie.
Dessinant chaque jour, d’après des modèles vivants, ce mode d’expression passionné aboutira à près de 7 000 feuillets, 6 000 rien que pour la période considérée. 4 300 sont au musée Rodin.
À partir de 1903, des expositions dédiées exclusivement à son œuvre dessiné. Elles sont donc organisées de son vivant, dans le cadre de la 8e exposition de la Sécession de Berlin consacrée aux arts graphiques, en 1903, puis en 1907 à Paris, à la galerie Bernheim-Jeune.
Le musée Rodin entend visiblement renouer, par « La Saisie du modèle », avec leur richesse et leur ampleur, et permettre enfin au public de découvrir cet aspect peu ou moins bien connu de son incroyable talent.
Certaines grandes séries identifiables ont été reconstituées :
les petits dessins à l’encre et à l’aquarelle de 1890-1895,
les dessins au trait et au lavis faits autour de 1900,
les Psychés,
les Femmes aux peignoirs,
les danseuses cambodgiennes (1906-1907),
les dessins modelés et estompés autour de 1910,
les derniers dessins envahis de couleurs...
Certains thèmes et des caractéristiques du dessin de l’artiste sont explorés :
la pratique du dessin et les enjeux de la forme reprise, corrigée, raturée, découpée, dédoublée... ;
la maîtrise du trait continu et synthétique ;
le rapport des corps à l’espace ;
et enfin la femme fatale, ou les corps sexués.
Les ultimes dessins de Rodin seront l’aboutissement du parcours proposé dans cette exposition. Ils permettent de « saisir la pleine tension que l’artiste introduit entre le naturalisme d’un dessin, en captant un geste, un mouvement dans toute son immédiateté, et l’indépendance grandissante du trait et de la couleur. La liberté du dessin de Rodin a très certainement contribué à ouvrir aux artistes du XXe siècle un espace immense. Le véritable propos de cette exposition est de mettre en exergue cette liberté ».
Les dessins ne sont pas datés, à quelques rares exceptions près. L’adoption, dans cette exposition, d’un classement des dessins en 15 sections d’inégale importance, qui n’a visiblement pas été facile, correspond à l’état de la connaissance que nous pouvons en avoir. N’en bride-t-elle pas un peu la sensibilité et la liberté de la perception du visiteur ?
Des questions comme des évidences submergent aussi par instants le spectateur. Parfois des influences surgissent. Comme celle du japonisme, par exemple. Nous savons que son talent et sa réputation avaient suscité de son vivant des échanges d’estampes et de bronzes avec des artistes du Japon. Certains de ces dessins dévoilent cette forme d’empathie.
Auguste Rodin n’était-il pas d’ailleurs l’heureux possesseur de la célèbre toile de van Gogh « Le Père Tanguy », le tableau le plus japonisant qui soit, dont tout le fond révèle de petits tableaux japonais ? Observez-le. On peut le voir au musée Rodin.
Le chemin obligatoire du dessin à la sculpture, de la 2D à la 3D, se fait par étapes. Un premier crayonné rapide oublie corps et visage, pour ne saisir qu’un mouvement, de préférence bref, voire intime. Position impossible à conserver un temps soit peu pour le modèle comme surpris en vol.
Le croquis si vite croqué sera repris, retravaillé, et forcément habité d’un corps et d’une « carnalité », puisqu’il s’agit d’Auguste Rodin. Viendra parfois aussi le découpage, le multiple, la simplification et la mise en contexte. L’artiste cherche, tâtonne, et fouille, fougueux et inlassable. Matisse ici n’est pas si éloigné dans sa recherche.
Et le sexe de la femme, si central et si omniprésent dans ces dessins ? Bien plus rare dans ses sculptures, mises à part certaines, dont Iris, messagère des Dieux,que l’on pourra voir dans l’exposition permanente du musée. Venu après Courbet, dont il ignorait forcément l’Origine du monde.
Le sexe de la femme était pour l’Auguste Rodin le suprême lieu de vie, de mystère, et de fascination. Le début de tout, la justification, et plus que tout la grande source, celle de la création, de la sexualité, de la trivialité, et du devenir de tout être et de toute humanité. En fait, le savoir vivre. Et voilà pourquoi les postures sont si extrêmes pour le donner à voir, si en suspens, pour pouvoir saisir du regard toutes ces évidences, et toute son indécence.

Et les taches si fréquentes sur les dessins ? Rodin trouvait rebonds dans les accidents de création qu’il rencontrait dans son travail. Qu’il s’agisse de dessin ou de sculpture, l’incident survenu, la tache, la déchirure, la fente, la brisure, tout devenait motif à poursuivre plus loin, voire à relancer l’artiste à la poursuite de la création…
Autre marque de modernité ? Les couleurs choisies si vives dont il isole certains dessins : orange fort, rouge opéra ou violet !
Une surprise totale ? Le portrait de Séverine, la secrétaire de Jules Vallès au Cri du peuple. Et certains autres dessins si précis, si proches d’Ingres... et cela dans le même tempo que Picasso !
Pour Dominique Viéville, Conservateur général du patrimoine et Directeur du musée Rodin : « À la volonté clairement exprimée par Rodin de bannir toute pose figée mais surtout apprise de la part du modèle correspond dorénavant de sa part le désir de saisir par le dessin les "mouvements naturels" qu’il en attend. »
Exposition à ne rater sous aucun prétexte.
Profitez bien entendu de votre visite pour revoir le van Gogh, le Monet, les sculptures de Rodin, dont Iris bien sûr, celles du pavillon comme celles du jardin : le Baiser, la Porte de l’Enfer, les Bourgeois de Calais, et les autres...
Durant cette exposition, au premier étage, le musée Rodin présente quelques œuvres dessinées de l’artiste Paul-Armand Gette, dont la thématique autour du corps féminin entre en résonance avec les dessins de Rodin.
Musée Rodin, Métro : Varenne (ligne 13) ou Invalides (ligne 13, ligne 8), La Saisie du modèle / Rodin 300 dessins (1890-1917) Jusqu’au 1er avril 2012.
Vous retrouverez dans l’article « 2012 à Paris : les grandes expositions de A à Z » les différentes expositions 2012 déjà annoncées par leurs établissements et musées, et dans l’article « Calendrier 2012 des grandes expositions à Paris », ces mêmes expositions classées par dates.
David méditant devant la tête de Goliath, d’Orazio Gentileschi, huile sur lapis-lazuli, exposition Artemisia
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André Balbo
sources : musée Rodin, Dominique Viéville, visite

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