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31 octobre 2008

La Soledad : seules au milieu des spectres

 



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Un fantôme est un rapport irrationnel entre l’absence et la présence. Le cinéma est de tout temps peuplé par des fantômes et La Soledad de Jaime Rosales en est une démonstration théorique particulièrement forte.

Adela et Antonia sont deux femmes espagnoles sans lien apparent entre-elles. La première est une jeune mère célibataire qui décide de reprendre sa vie à zéro en partant vivre en collocation à Madrid. La seconde est une femme d’âge mûr, gérante d’une supérette de la capitale, entourée de ses trois filles et de son compagnon. Leurs destins vont basculer irrémédiablement dans le tragique lorsque Adela sera victime d’un attentat terroriste et Antonia d’un conflit familial. Adela devra tenter de se reconstruire après la perte d’un être cher, Antonia devra faire face au risque d’éclatement de la cellule familiale. Film théorique, La Soledad pourra rebuter par la froideur scientifique dont fait preuve le réalisateur, mais cette impression est largement contrastée par le jeu des interprètes, Sonia Almarcha (Adela) et Petra Martinez (Antonia) en tête, qui composent deux magnifiques portraits de femmes.

"Le cinéma filme la mort en mouvement", disait Jean Cocteau, ce qui définit parfaitement le propos du deuxième film de Jaime Rosales. "La mort en mouvement" ou la longue route de deux femmes confrontées successivement à la mort (l’absence) ou le danger de mort et à la présence fantomatique, diffuse, de ce qui avait disparu. Adela et Antonia vivent la solitude (soledad) de ceux qui sont entourés de spectres.

Pour mettre en image cette construction théorique, Jaime Rosales a mis en place un dispositif filmique particulièrement rigoureux. En plus de n’utiliser que des plans fixes, le réalisateur a eu recours à la technique de la polyvision, c’est à dire la scission verticale de l’écran en deux parties, chacune d’entre elles proposant un point de vue différent sur une même scène.

Le thème de la présence (ou l’absence) revient de façon récurrente dans le film. Il y a l’absence du père du garçon d’Adela, séparée de son compagnon, et son retour à la fin du film. Il y a la présence d’une tumeur dans le colon d’une des filles d’Antonia, puis sa disparition, après opération, une disparition qui n’est pas forcément définitive. Il y a le décès d’Antonia et sa survivance dans la mémoire des objets que se partageront ses filles réconciliées. Il y a la disparition du fils d’Adela et le souvenir de l’enfant qui survit dans la mémoire de sa mère et dans celle de la serveuse qui l’admirait... Aucune disparition n’est définitive ni, surtout, totale dans La Soledad, les fantômes hantent ses plans fixes et imprègnent la pellicule de leur image à peine effacée.

C’est ici que l’utilisation de la polyvision prend tout son sens. Abel Gance, dans son Napoléon l’avait utilisé pour montrer le nombre, la masse sans affaiblir la scène par l’éloignement. Jaime Rosales cherche, lui, à montrer la proximité, le lien quasi organique qui lie les individus entre eux ou les individus avec leur environnement. Quand, par exemple, le réalisateur filme Adela quittant la cuisine pour aller dans une autre pièce, la partie droite de l’écran suit Adela quand la partie gauche reste dans la cuisine. La superposition des deux points de vue révèle le fantôme d’Adela dans la cuisine, manifestement vide mais encore habitée de la présence récente d’Adela.

La Soledad pourrait finalement être compris comme une métaphore du cinéma (une bonne partie des scènes sont filmées au travers d’un pas de porte, figuration de l’écran de cinéma), fondé sur le phénomène de la persistance rétinienne, soit une succession d’images fondues en un mouvement unique par la force de notre vision, chaque nouvelle image étant hantée par la précédente. Fantômes entourés de spectres, Adela et Antonia sont deux héroïnes magnifiques et poignantes d’un film à la beauté triste.

Morgan Le Moullac

La Soledad

- Sortie le 11 juin 2008
- Drame, Espagne, 2h13, 2007
- Réalisé par Jaime Rosales, scénario de Jaime Rosales, Enric Rufas
- Produit par Maria José Diez et Wanda Visión S.A., Fresdeval Films SI, In Vitro Films
- Distribué par Bodega Films
- Photographie de Oscar Duran
- Montage de Nino Martínez
- Avec : Sonia Almarcha, Petra Martinez, Nuria Mencia, Miriam Correa, María Bazán, Carmen Gutiérrez, José Luis Torrijo, Jorge Bosch, Cracio Jesus, Luis Bermejo, Luis Villanueva

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derniere modification: mercredi 31 octobre 2008, par Christian Frank

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