Pourquoi donc, chez nos édiles, cette soif inextinguible d’inaugurations ? Le moindre carrefour minuscule y aura droit, comme la moindre placette, sur lesquels aucun immeuble n’ouvre ou n’ouvrira jamais de porche ni même de petite porte. Ce pauvre petit lieu orphelin ne connaîtra jamais le moindre numéro. Les humains ne l’habiteront pas. Et ses riverains ne retiendront bien sûr jamais, ou très mal, sa toute nouvelle appellation puisqu’ils ne le rattacheront pas à grand chose d’intéressant de leur quotidien.
Que craint-on en se précipitant ainsi à tout étiqueter ? L’arrivée prochaine des Barbares ? Le retour vengeur du grand Chirac masqué à la mairie de Paris ? Pire ?
Pourquoi une telle soif d’accoler tant de noms au fronton d’endroits demeurés si discrets ? La peur de ne pas pouvoir sortir à temps suffisamment de gens de l’oubli ? De ne pas avoir accroché à notre paysage urbain suffisamment de légions d’honneur d’émail ? De ne pas avoir marqué assez fortement les lieux de nos empreintes de tous ordres ?
Et que devra-t-on retenir ? Le glorieux inauguré ou l’immense inaugurant ?
Écrire n’est pas toujours se souvenir. C’est même parfois exactement son contraire.

Une fête se donnait il y a vraiment longtemps sur l’Olympe, parmi les dieux et les déesses, passablement ivres d’hydromel, et forcément très volubiles. Tous se réjouissaient bruyamment : les hommes venaient de découvrir l’écriture ! Un avenir brillant s’ouvrait enfin à eux !
Mercure s’intrigua pourtant d’un petit dieu de second ordre, qui sanglotait à l’écart, isolé sous les ramées d’une tonnelle. « Viens donc te joindre à nous, mon petit pote, et réjouis-toi : les hommes ont découvert l’écriture ! L’avenir leur appartient ! »
Le petit dieu renifla, puis s’effondra de tristesse en hoquetant : « Avec l’écriture, ils viennent de perdre la mémoire… »
N’avez-vous pas remarqué dans votre quartier immédiat de nombreuses, furtives, inutiles et minuscules inaugurations ? Des noms !
André Balbo

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