Artemisia Gentileschi fut l’une des toutes premières femmes à se faire un nom dans le redoutable et impitoyable milieu de la peinture, bien qu’il y en eut d’autres, et de fameuses, dont Giovanna Garzoni, et plus tard Élisabeth Vigée Le Brun.
Mais Artemisia fit mieux encore et plus difficile qu’aucune de ses consœurs. Elle se fit un prénom dans la peinture, car son père, Orazio Gentileschi, était un peintre réputé, et bien entendu, autoritaire, possessif, et forcément jaloux des succès que remportera sa fille.
Il lui fallut avoir du caractère, donc, quand les femmes étaient encore mineures à vie. Artemesia n’en était apparemment pas dépourvue ! Née le 8 juillet 1593 à Rome, morte à Naples vers 1652, elle fut une peintre italienne baroque de l’école caravagesque, remarquablement douée.
Artemesia Gentileschi, peintre de cours à succès du XVIIe siècle, notez le pluriel, fut honorée et reconnue comme l’une des meilleures artistes baroques de son époque.
Cette fille aînée du peintre caravagesque Orazio Gentileschi mena une incroyable carrière, volant de succès en succès, que cela fut à Rome, ou à Naples, à Florence à la cour des Médicis, ou jusqu’à la cour royale de l’Angleterre de Charles 1er.
Orazio Gentileschi et sa fille intentèrent un procès retentissant pour viol contre un ami du père, le peintre Agostino Tassi, qui bénéficiait de puissants protecteurs. Ils brisaient ce faisant l’omerta totale pratiquée alors sur de tels sujets, et pas mal d’autres conventions sociales. Il fallait à l’un comme à l’autre plus que de la détermination. On n’y trouvait en général que l’opprobre la plus cruelle, et la plaignante devait confirmer ses plaintes... sous la torture ! Les minutes de ce délicat procès (1612) sont parvenues jusqu’à nous, et sont publiées aux Éditions des Femmes.
Est-ce pour cela que le thème de l’héroïne juive Judith tranchant la tête d’Holopherne, général de Nabuchodonosor, traverse l’ensemble de son œuvre de façon si insistante ?
Et que ses représentations ont souvent cette force dramatico-tragique, sur ce sujet ou sur d’autres de même ordre, comme Yaël tuant le général Sisera ?
La Bible sait fournir de bien belles histoires édifiantes à qui recherche un tant soit peu violence, sexe, sang, injustice, courage ou clairvoyance !
De sa vie, la grande Artemisia Gentileschi n’appartint jamais qu’à son art. Elle épousa un peintre, pour être mère de deux filles et se satisfaire du libre exercice de son art, mais leur vie à chacun devint vite indépendante. Elle eut de son côté des amants, reçut des honneurs prestigieux, des commandes de clients couronnés et riches qui devenaient de puissants protecteurs, et de nombreux élèves dans ses ateliers.
On s’est interrogé bien souvent sur l’importance que le viol aurait pu avoir sur le choix des thèmes et des personnages des tableaux d’Artemisia. La violence mise à part, nous retrouvons dans sa peinture les thèmes mythologiques ou bibliques à la mode de cette époque, réalisés par exemple par le Caravage ou par son père, certains de ses personnages passant même trait pour trait, attitude pour attitude, des tableaux du père à ceux de la fille.
En revanche, les femmes peintres de l’époque n’étaient pas autorisées à reproduire des nus, encore moins à se servir de modèles, et cette profession ne choisissait pas ses sujets, qui n’étaient alors exclusivement que des travaux de commandes. Ce serait donc sur ces derniers points que l’on pourrait souligner qu’Artemisia avait tout d’une grande, et d’une pionnière.
Cette exposition est littéralement exceptionnelle, car cette femme aura certainement été, du fait de ce que l’on aura connu de sa vie involontairement "scandaleuse", puis indépendante et, à sa façon, moderne, la plus méconnue des peintres célèbres. Ses peintures sont très rarement montrées en France. Elles sont à voir... toute affaire cessante. Une superbe exposition et une occasion unique. Après Maillol, elle n’ira nulle part ailleurs.
Profitez donc absolument de cette riche idée du musée Maillol, pour aller admirer cet ensemble de 45 tableaux d’elle, mis en présence de 15 peintures d’Orazio Gentileschi, son auguste père.
Signalons une perle sublime du papa, une peinture inédite, qui ne fut découverte que quelques semaines avant l’inauguration de l’exposition par Roberto Contini et Francesco Solinas, les deux commissaires de l’exposition, dans une collection privée belge.
Elle est au 1er étage : David méditant devant la tête de Goliath, une peinture sur pierre, une plaque de lapis-lazuli d’Afghanistan... qu’ils ont reconnu comme œuvre certifiée d’Orazio (vers 1612-1615, huile sur lapis-lazuli, 25×20cm, collection particulière). Orazio Gentileschi aurait réalisé cette œuvre précieuse suite à une commande du pape, comme un don diplomatique destiné à un prince d’Europe. C’est en fait une version autographe du "David contemplant la tête de Goliath" de la Galerie Spada à Rome. La restauration de l’œuvre a été effectuée par Cinzia Pasquali, également restauratrice de la "Sainte Anne" de Léonard de Vinci. La parfaite conservation de l’œuvre a été révélée par le nettoyage.
Voir aussi, du père d’Artemisia, le portrait qu’il fit de sa fille en Sibylle.
Retrouvez chez Artemisia l’héritage d’Orazio, son maniérisme et la rigueur de son dessin, ses portraits et ses scènes historiques ou religieuses, fréquemment d’une violence extrême, donc, et toujours d’une grande intensité et d’une grande retenue. Percevez aussi l’accentuation dramatique de ses œuvres, et leurs effets théâtraux.
Parmi les tableaux d’Artemisia, vous remarquerez que les thèmes sont souvent repris 5 à 10 années plus tard. Et qu’elles sont alors de dimensions toujours plus importantes, et de colorations de plus en plus vives.
Les formats montrés sont plutôt grands. Les petits formats n’ont pu être obtenus pour cet événement.
Il règne sur ces toiles, parmi ces personnages, une solidarité de femmes pratiquement tangible. La détermination, quand l’action le demande, est totale et ferme les visages. On ne se perd pas en mots, les bouches sont closes, et les gestes définitifs.
Parmi les nombreuses interprétations faites de son plus célèbre tableau Judith et Holopherne,, l’une, plus radicale que les autres, trouve une ressemblance avec un accouchement. C’est osé, mais regardez bien ! Une autre, prétextant la poignée de cheveux du général dont se saisit Judith, évoque un geste d’amour, de passion, de sueur et de rejet.
Une fois de plus, un peintre revient sur ses mêmes sujets de façon répétitive voire obsessionnelle. Comme Berthe Morisot, autre femme peintre mise exceptionnellement en valeur cette année, ou Edgar Degas. Ce n’était donc pas en cela que Matisse se distinguait, comme semble vouloir le signifier l’exposition Matisse, paires et séries.
Un splendide catalogue sur l’exposition : Artemisia (1593-1654). Pouvoir, gloire et passions d’une femme peintre, par Alexandra Lapierre (Hors-série Découvertes) vient tout juste d’être publié, en coédition, par le musée Maillol-fondation Dina Vierny et Gallimard. 245 x 285mm, 256p, 120 illustrations d’excellente qualité, 39€. "En quête de sa propre gloire et de sa liberté, Artémisia a travaillé pour des princes et des cardinaux, et, inlassablement, a construit son œuvre."
La biographie, des textes riches, des tableaux que l’on est pas prêt de revoir, et encore moins ensemble... Les plus grands spécialistes ont participé à la rédaction de cet ouvrage : Roberto Contini, co-commissaire de l’exposition, avec Francesco Solinas, et tous les autres. Un ouvrage à ne pas laisser passer... Un seul regret, l’incroyable David sur lapis-lazuli, d’Orazio, dont, petits gâtés, vous avez la reproduction plus haut, n’est pas dans l’ouvrage, ayant été découvert trop tardivement.
Deux autres ouvrages, pour mieux comprendre l’époque, les épreuves, et peut-être aussi la sensibilité particulière d’Artemesia, au cœur, au-delà, ou à côté du drame qui la toucha, sa sensibilité d’artiste vouée corps et âme à son art, et cela en tous instants :
Catherine Weinzaepflen, Orpiment, aux Éditions des femmes (illustration), une réussite dans l’approche, de fines hypothèses de compréhension ;
Artemisia Gentileschi, Actes d’un procès pour viol en 1612, aussi aux Éditions des femmes (illustration), méticuleux, cruel, et si actuel.
Il était aussi question que le film "Artemisia", d’Agnès Merlet, s’inspirant de sa vie, soit remis en salles à l’occasion de cette exposition. Surveillez. Avec Valentina Cervi, Emmanuelle Devos et Michel Serrault.Sorti en DVD en mai 2012.
Musée Maillol - Fondation Dina Vierny, du 29 février au 15 juillet 2012. 59-61 rue de Grenelle 75007 Paris Métro Rue du Bac, bus : 63, 68, 69, 83, 84, 94.
Vous retrouverez dans l’article « 2012 à Paris : les grandes expositions de A à Z » les différentes expositions 2012 déjà annoncées par leurs établissements et musées, et dans l’article « Calendrier 2012 des grandes expositions à Paris », ces mêmes expositions classées par dates.
Nous nous efforçons de tenir ces articles à jour, et vous remercions des suggestions et corrections que vous pourriez apporter à ces programmes.
Nous tentons même de vous indiquer chaque semaine les nouveautés, les expositions qui fermeront bientôt leurs portes, et... nos préférences, car on ne se refait pas : "Que faire à Paris dans la semaine du..."
Nous tentons aussi de vous les présenter par mois : Février, Mars, Avril...
André Balbo
sources : musée Maillol, Connaissance des arts, visite, Orpiment, Actes d’un procès pour viol, France Culture, Roberto Ballabeni

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