Ai Weiwei est rapidement devenu davantage qu’un artiste ou qu’une simple personnalité aux yeux du monde entier. Il est aujourd’hui l’image même de l’existence d’une contestation au pouvoir politique en Chine.
Le Jeu de Paume présente pour la première fois à Paris, et en France, l’exposition « Ai Weiwei : Entrelacs », du 21 février au 29 avril 2012. Cette rétrospective de ses photographies couvre des années qu’il passa à New York à nos jours. Il en aurait établi la sélection parmi plus de 250 000 clichés (Libération).
Et si Ai Weiwei était un situationniste abouti ?
Maître ès média, comme d’autres le sont en arts martiaux, ne pouvant être à Paris le jour de l’inauguration de son exposition, Ai Weiwei accorde le 16 février un entretien au journal le Monde, publié dans l’édition du jour de l’ouverture. Le même jour, Libération lui dédie son édition avec un entretien qui ne respecte pas les limitations imposées par le régime. Toute la presse française s’intéresse au phénomène Ai en publiant des interviews réalisés en Chine et, au Jeu de Paume, pour la présentation aux journalistes de sa rétrospective, c’était la foule des grands jours. Personne ne manquait à l’appel. Cette exposition fera date, c’est une certitude ! Dépêchez-vous de vous y rendre, pendant qu’il est encore temps, car l’effet Weiwei fera boule-de-neige !
Ai Weiwei est le fils d’un des poètes de Chine les plus vénérés, Ai Qing (1910-1996), qui connut en son temps la relégation en Mandchourie, en 1957, puis la déportation au Xinjiang, au bord du désert de Gobi durant la Révolution culturelle. 5 ans à nettoyer les chiottes publiques, réputées particulièrement sales en Chine. Mais Ai Qing s’était attaché à les rendre particulièrement impeccables. Grève du zèle en quelque sorte, pour sauver sa raison. Sa famille, donc Ai Weiwei, le suivait dans sa déportation. Il en dit : "Je l’ai aidé dans son travail chaque jour pendant 5 ans. J’ai vu l’humiliation, les brimades, et toutes ses tentatives de suicide..."
Il confie, dans son entretien au Monde que son père lui avait dit, bien plus tard, testament artistique ou soutien philosophique : " Weiwei, tu es ici chez toi. Tu n’es pas obligé d’être si poli. Fais ce que tu as envie de faire." La leçon entendue a bien été retenue, comme le prouve l’usage qu’il fait de la bienséance et la violence des diatribes lancées par l’artiste à la face du pouvoir en place.

Laisser tomber une urne de la dynastie des Hans, 1995 © Ai Weiwei
Ai Weiwei acquit son incroyable popularité par strates successives. Revenant à Pékin, il publiera 3 livres sur les artistes chinois. Spectaculairement, dans le monde du design et de l’architecture, en participant notamment à la conception du célèbre stade national de Pékin, surnommé "le nid d’oiseau", pour les Jeux olympiques de Pékin de l’été 2008.
Mais avant même son inauguration, dès 2007, l’artiste avait déjà pris ses distances avec les autorités chinoises, à qui il reprochait l’usage propagandiste qui serait fait des jeux, justifiant a posteriori sa participation... par son seul intense besoin de créer.
Par la suite, il devait reprendre avec inventivité, élégance, courage et un humour ravageur, son éprouvant jeu, à la fois personnel et collectif, du chat et de la souris avec les forces gouvernementales. Ai Weiwei a de grandes dispositions de "sismographe des sujets d’actualité et des problèmes de société". Voir ce qu’il fait est proprement jubilatoire. Vous n’y résisterez pas.
Sismographe ? Il œuvra aussi sur les suites du tremblement de terre du Sichouan, pour faire connaître le nombre et le nom des milliers d’enfants disparus dans l’effondrement des écoles construites "en tofu", c’est-à-dire sans que soient respectées les précautions antisismiques, parce que les cadres locaux du Parti s’en étaient mis plein les fouilles ! Il aurait donc fallu en plus taire les enfants morts ! Pays admirable. Hors la constitution chinoise imposerait de rendre ces informations publiques. Ai Weiwei et les volontaires qu’il fédéra adressèrent des centaines de lettres qui en faisaient la demande. En vain, bien sûr ! Quelle question ? Et ils produisirent eux-mêmes, grâce à leurs propres enquêtes et aux témoignages recueillis, 80 feuillets portant les noms de 5 000 enfants.
Flash back. Au début des années 1980, Ai Weiwei a passé plus de 12 années aux États-Unis, notamment à New York, où il étudia brièvement dans une école d’art avant de devenir un sans-papiers.
Profil de Marcel Duchamp, Ai Weiwei, 1985
Il eut quelques fréquentations peu recommandables, c’est vrai, comme ce que New York comptait de l’avant-garde chinoise, des musiciens, un peu tout le monde, dont Allen Ginsberg, Jasper Johns, et Andy Warhol, pensez donc, la beat generation, le flower power, la spontanéïté, la radicalité, le sexe. Et il ressentit là-bas également un vif intérêt pour les principes de création de Marcel Duchamp (comme d’ailleurs Jasper Johns, et Berenice Abbott qui expose aussi au Jeu de Paume). "Jusqu’à Duchamp, je ne savais pas que l’art pouvait être une façon de vivre".
Ai Weiwei photographiait en ville quotidiennement ce qui l’environnait et lui-même, sa vie dans ses moindres détails, ses amis, de toutes couleurs et de tous sexes, la ville, ses habitants et ses événements.
En revenant à Pékin en 1993, en grande partie pour se rapprocher et s’occuper de son père (qui mourra en 1996), il persévèrera dans cette pratique. Et il se retrouva naturellement très vite au cœur des avant-gardes artistiques (qui existent en Chine !), sur lesquelles il fit donc ces 3 répertoires, et il montra les multiples aspects de la réalité urbaine et sociale d’alors dans ce pays, dont les méfaits d’un développement capitalistique anarchique, et les contradictions amenées par la modernité à tous prix.
Architecte, designer, sculpteur, photographe, féru des nouveaux médias comme fin pratiquant et même stratège des réseaux sociaux, Ai Weiwei devient alors l’un des principaux artistes indépendants chinois, et il crée une œuvre multiple, multiforme, iconoclaste et provocatrice.

Juin 1994, 1994 © Ai Weiwei. Souvenez-vous, Tiananmen, c’était un 4 juin. Cette jeune femme est la femme de Ai Weiwei, et non Marlyn Monroe.
Ai Weiwei, à la fois artiste généraliste et habile critique social, est partie prenante des changements de la société chinoise contemporaine dans la mesure où il parvient, dans cet ensemble sociétal menaçant et très contraignant, à « introduire de la vie dans l’art et de l’art dans la vie ».
« L’idée qui le guide est qu’il est essentiel de libérer les potentiels dans le présent et pour l’avenir ». Ses positions s’affirment notamment grâce aux dizaines de milliers de photos et de textes diffusés sur son blog ou par le biais de Twitter.
Dans un de ses tweets (29/09/2009 à 14h44 et 39 secondes il écrivit : "Ma patrie, si je devais en choisir une, serait Internet, car son espace et ses frontières satisfont largement à mon imagination. Les autres patries ne sont pas à la hauteur."
L’exposition « Ai Weiwei : Entrelacs » est « la première grande exposition en France consacrée à cet artiste, à cet homme de communication qui observe l’état du monde, l’analyse et tisse des liens avec ses semblables par de multiples canaux ». En se méfiant des lieux et des symboles, de tous les symboles, de pouvoir.
L’exposition de photos de Ai Weiwei rend à la fois compte des mutations profondes du paysage urbain en Chine, et relève également d’une démarche plus artistique : le Conte de fées pour la Documenta de Cassel (1001 Chinois amenés en Allemagne, mais avant photographiés !), et les innombrables photos numériques diffusées sur son blog ou à l’aide de son téléphone portable. Des vidéos de l’artiste seront aussi montrées.
Par la richesse de son iconographie, cette exposition tend à montrer la diversité et la complexité de Ai Weiwei, et sa manière adroite de parvenir à demeurer en presque toutes circonstances en relation avec le monde, comme peut l’induire l’usage du mot entrelacs qui évoque des liens qui ne cessent de se tisser par-delà les frontières et les obstacles en tout genre.
La salle qui montre ses Paysages provisoires est fabuleuse : 3 panneaux de 35 photos chacun, 4 écrans, des images prises ou saisies de 2002 à 2008 dans diverses villes chinoises. Comment mieux décrire la violence de la modernité que s’imposa le pays ? À quelle vitesse disparurent les hutongs, ces maisons basses et traditionnelles, comme ces ruelles des villes anciennes. Rasibus. Terrains vagues, puis béton et des tours tristes, sans plaisir, sans vie, sans amour. Ce gouvernement chinois haï son passé.
Ai Weiwei était en détention du 3 avril au 22 juin 2011, pour un motif invoqué de fraude fiscale. 1,5M€ d’amende infligé, dont 60% lui seront adressés par 30 000 personnes solidaires... Libéré sous caution à cette date, il est toujours depuis interdit de sortie du territoire et en "libération conditionnelle" jusqu’au 22 juin 2012.
Il y a fort à parier qu’autour de l’événement principal que constitue cette rétrospective au Jeu de Paume se grefferont, à Paris et ailleurs, d’autres manifestations artistiques qui concentreront au printemps 2012 toute notre attention sur les dernières évolutions de la Chine moderne.
Ai Weiwei a aussi fait la couverture du numéro du 24/12/2011 de M, le magazine du Monde, qui lui a consacré plusieurs articles passionnants et a déclaré 2011, l’année de... Ai Weiwei et de tous les révoltés !
Vous retrouverez dans l’article « 2012 à Paris : les grandes expositions de A à Z » les différentes expositions 2012 déjà annoncées par leurs établissements et musées, et dans l’article « Calendrier 2012 des grandes expositions à Paris », ces mêmes expositions classées par dates.
David méditant devant la tête de Goliath, d’Orazio Gentileschi, huile sur lapis-lazuli, exposition Artemisia
Nous nous efforçons de tenir ces articles à jour, et vous remercions des suggestions et corrections que vous pourriez apporter à ces programmes.
Nous tentons même de vous indiquer chaque semaine les nouveautés, les expositions qui fermeront bientôt leurs portes, et... nos préférences, car on ne se refait pas : "Que faire à Paris dans la semaine du..."
André Balbo
sources : visite, Le Jeu de Paume, M, le magazine du Monde, Le Monde, Libération, Télérama, NouvelObs, et Ai Weiwei bien sûr

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