Zorro n’a jamais été complètement dépourvu d’arrière-pensées, mais le cas échéant, dans les situations extrêmes, le cavalier noir peut se révéler un chevalier blanc d’allure tout à fait respectable.
Les avant-gardes du troupeau de la presse française se précipitaient déjà dans le grand canyon des ridicules achevés : Libé tombait dans les bras d’un amoureux des chevaux, banquier qui plus est, Rothschild de surcroît. France-soir était offert comme peluche à un clone russe du Prince Jean, aussi oligarque que Sarkozy-92, futur acquéreur du projet du Grand Paris.
Et, cerise sur le gâteau, étouffant bretzel et honte suprême, LE journal de référence par excellence, le pontifiant, l’ennuyeux mais l’indispensable Monde, notre fierté nationale incontestée, allait tomber dans l’escarcelle d’un groupe de presse espagnol, bien entendu notoirement ruiné jusqu’à la corde, mais ramassé depuis peu par un fonds américain. Hein ? Un fonds américain ? Jamais, Monsieur !
Un Zorro, un second, puis un troisième, viennent de sortir du bois. Quel sera le vrai ? Quel sera le bon ? Quels seraient ceux qui avanceraient masqués ?
Claude Perdriel, propriétaire du Nouvel Obs, « propose une reprise qui assure la poursuite de l’indépendance du quotidien ».
Deuxièmes à s’aligner, dévoilés par le Figaro : Pierre Bergé associé à Matthieu Pigasse, banquier chez Lazard et nouveau patron des Inrockuptibles.
Les grandes manœuvres sont engagées et il y a urgence. Lourdement endetté, le groupe s’est lancé officiellement début avril dans une recapitalisation. Laquelle verrait la part des journalistes, actionnaires historiques et de référence par le biais de la SRM (Société des Rédacteurs du Monde), diluée au capital.
Mais la perte d’indépendance paraît inéluctable tant le groupe est pris à la gorge : 25,2M€ d’emprunt à rembourser, pour lequel la vache à lait Télérama a été gagée. Somme à laquelle s’ajoute l’apurement d’ORA (Obligations remboursables en actions) d’un montant de 69M€.
C’est au minimum de 50 à 60 M€ dont le Monde a besoin, et tout de suite.
Prisa, éditeur notamment du journal espagnol El Pais, et déjà de 15% du Monde aurait voulu, aurait dû, s’il avait pu… Il est désormais sous la coupe du fonds américain Liberty Acquisition.
L’italien Espresso serait aussi sur les rangs…
Lagardère, qui détient 17,27% du groupe, veut au moins se séparer du journal papier.
Perdriel ? Ce sont les journalistes de la SRM, encore assez lucides, qui ont pris l’initiative d’aller le rencontrer. « Il nous a fait part de ses jugements sur le Monde, qu’il trouve être une belle entreprise, raconte Gille van Kote, président de la SRM. Ce serait pour Perdriel la réalisation d’un vieux rêve, qu’il avait déjà tenté en proposant un mariage de l’Obs et du Monde…
Sa proposition ? La prise de contrôle du Monde à 51% (il en détient 1,75%, tandis que le Monde détient 6% du Nouvel Obs).
« Je ne ferai rien sans l’aval de la SRM » a-t-il dit hier aux salariés de l’Obs, insistant sur son « respect pour l’indépendance du Monde ». Claude Perdriel a 83 ans, et sa fortune personnelle dépasserait, selon Challenges, les 150M€ (180e fortune française).
L’autre offre rassemble Pierre Bergé, 79 ans, actionnaire de Libération, et Matthieu Pigasse, 42 ans. Comme celle de Perdriel, elle intervient en réaction à la crainte qu’éprouvent les actionnaires français du groupe face à la menace d’un rachat par un fonds d’investissement américain via Prisa.
Pour Gilles van Kote, « Le schéma, c’est une structure qui prend(rait) le contrôle du Monde, que ce soit Perdriel, Prisa ou un autre ; mais est-ce qu’il y a pas des gens qui peuvent s’entendre ? » Veut-il dire par là qu’il espère encore sauver le pouvoir de la SRM en agglomérant ensemble plusieurs minoritaires ?
La direction du Monde « confirme être en discussions avec le Nouvel Observateur, mais il n’est pas le seul avec lequel le groupe poursuit des discussions ».
En tout cas aujourd’hui la possibilité du tribunal de commerce paraît être moins d’actualité…
André Balbo
Sources : Libération, Le Figaro, Challenges, Le Monde

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