Neuf ans après Bronx-Barbès, l’anthropologue Eliane de Latour revient au cinéma pour proposer une nouvelle fiction-vérité sur le destin de deux amis d’Abidjan. Si, dans le premier film, ils avaient choisi d’entrer dans un gang pour assouvir leur besoin de reconnaissance, Shad (Fraser James) et Otho (Djédjé Apali), les deux héros d’Après l’Océan, ont pris la voie toute aussi périlleuse de l’émigration.
Avec beaucoup d’honnêteté et d’humanité, la réalisatrice dresse le portrait en miroir de deux africains partis à la chasse au lion, autrement dit, deux amis embarqués dans la clandestinité en Europe d’où ils espèrent revenir un jour vainqueurs. "Un guerrier peut pas revenir sans gibier" dira Otho, le sage du duo, celui qui planifie et a toujours sa "petite anticipation sur la globalité des choses". Sinon, c’est la honte et l’opprobre. Et pourtant, à la suite d’une rafle musclée de policiers espagnols, Otho sera envoyé au pays sans le sou. Incapable de savoir s’il doit rire de retrouver les siens ou pleurer de passer pour un incapable, Otho s’enfoncera progressivement dans une réflexion le poussant à rejeter tout occidentalisme, son expérience personnelle de l’émigration lui ayant ouvert les yeux sur la perversité d’un système qui avantage les blancs à tous les coups.
De son côté, Shad suivra depuis l’Espagne une trajectoire toute différente. Plus fonceur qu’Otho, il partage néanmoins avec son ami la volonté de s’en sortir dans la légalité. Il rejoint Londres, où la dureté de la vie est compensée par une rencontre, celle de Tango (Marie-Josée Croze), une jeune française un peu paumée avec qui il va vivre une histoire d’amitié comme seuls les expatriés peuvent en connaître. Enregistrant ses réflexions et ses encouragements à Otho sur cassettes, Shad les lui envoie tout au long de son périple qui finira par le conduire en France. Là bas, il espère épouser Tango et devenir français légalement, mais le prétendant de la belle française entraînera Shad dans une spirale de violence dont il ressortira indemne mais marqué à vie.

A travers ce portrait croisé de Shad et Otho, Eliane de Latour aborde de l’intérieur et sans tabou ni cliché tout ce que le système de l’émigration peut impliquer comme répercutions humaines. Depuis la vision fantasmée de l’Europe par les africains jusqu’au mariage blanc en passant par les passeurs, le travail au noir et la bonne conscience des blancs, la réalisatrice aborde des thèmes difficiles avec la frontalité du documentaire mais sans insister, avec l’objectif de mettre en parallèle deux parcours de l’émigration et de désosser un système qui exploite les rêves de réussite du duo. De ce parcours du combattant, Shad et Otho sortiront changés, le premier ramenant une proie qui l’aura dévoré et le second revenant avec la marque des maudits.
La plus belle réussite d’Après l’Océan n’est pas dans son scénario relativement prévisible et qui se perd parfois en chemin, stagnant en cours de route à l’image de ses protagonistes. Là où Eliane de Latour accomplit un tour de force, c’est dans la fidélité de ses dialogues retranscrivant magnifiquement la richesse de l’oralité de ces guerriers de l’émigration. Les échanges entre Shad et Otho et les autres personnages du film sont autant de moyens de montrer l’interpénétration des cultures, la langue d’Après l’Océan se nourrissant d’expressions mushi, un français déformé parlé en Côte d’Ivoire, anglaises, ou même espagnoles. Les mots finissent même par donner le rythme du film, ceux des personnages, mais aussi ceux des chanteurs présents sur une bande-originale explosive.
Le dernier mot sera pour les acteurs, tous remarquables, à commencer par le trio formé de Fraser James, voix cassée et volonté de fer, Djédjé Apali, tourmenté par l’injustice et la honte, et Lucien Jean-Baptiste dans le rôle de Tétanos, un combinard flambeur qui aidera les deux premiers autant qu’il les desservira.
Morgan Le Moullac
Après l’Océan
Sortie le 8 juillet 2009
Drame, France, Côté d’Ivoire, Angleterre, 1h48, 2008
Ecrit et réalisé par Eliane de Latour
Produit par Serge Lalou, Pascal Judelewicz, Cat Villiers, Christopher Simon, Emma Hayter
Photographie de Renaud Chassaing
Musique d’Alexi Pecharman et Eric Thomas
Montage Nelly Quettier
Avec : Fraser James, Marie-Josée Croze, Djédjé Apali, Sara Martins, Lucien Jean-Baptiste, Kad Merad, Luce Mouchel, Malik Zidi, Agnès Soral

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