Le premier venu arrive par un train de province dans une gare de Normandie. Il a une drôle de tête, avec ses longs cils féminins plantés sur une gueule de voyou à l’affût. Il a une drôle d’allure, la démarche en canard et des habits utilitaires, survêtement en nylon de jour comme de nuit et une banane en bandouillère comme un balluchon de vagabond. Il a une drôle de fille qui le suit, aussi, depuis Paris. Des yeux en amande, un sourire plein de dents, les cheveux courts et des habits androgynes, la jolie jeune femme s’appelle Camille (Clémentine Beaugrand) et elle veut des excuses. Costa (Gérald Thomassin), les grands cils, ne veut pas en donner, et les deux jeunes gens se tournent autour, louvoient, se cherchent et s’évitent quelques minutes sur le parking désert de la gare du Crotoy avant que Costa ne mette fin à la rencontre en fuyant comme un voleur.
La veille, ils s’étaient croisés au moment où Camille avait décidé de donner son amour « au premier venu ». Costa n’avait donc rien volé, il avait juste un peu trop pris de ce qu’on lui avait donné. De cet amour gratuit et inattendu offert par Camille, il n’a retenu d’abord qu’une affaire de baise alors que Camille y voyait une question de Bescherelle. Car dans cette Bible de la conjugaison, les verbes « aimer » et « être aimé » viennent après « se méfier », ce qui exaspère Camille, elle qui veut enfin pouvoir partager l’amour avec légèreté, avec insouciance, avec le premier venu.

Le duo devient rapidement un trio. Cyril (Guillaume Saurrel) croise par hasard la route de Camille qui erre sous la lumière tamisée de la Baie de Somme à la recherche de Costa. Cyril est le flic du coin et le meilleur ami d’enfance de Costa. Grâce à lui, Camille va retrouver l’ex femme de Costa (Gwendoline Godquin) et la fille qu’il n’a jamais élevée. Parce qu’il a des remords, parce qu’il éprouve un besoin tardif de reconstituer sa famille comme Le Petit Criminel que Gérald Thomassin incarnait déjà en 1990, Costa va tenter de "trouver" un peu d’argent pour gagner les bonnes grâces de son ex. Ce n’est pas son père, alcoolique et légèrement dément (Jany Garachana), qui pourra lui en donner. Il se tourne donc vers un agent immobilier (François Damiens) dont le portefeuille semble bien garni. Camille le suit, comme attachée à lui par une chaîne - plus que l’amour, le désir d’amour - à laquelle se rattache Cyril, sensible lui aussi au charme de Camille.
Toute la petite troupe est là, six acteurs formidables qui font éclater leur talent et leur naturel sur la scène de la Baie de Somme, dans son petit village tranquille du Crotoy, dans les mares aux canards en plastique à l’ombre des cabanes de chasseurs, ou sur la plage. Le film ressemble à une course poursuite dans laquelle chaque personnage cherche l’amour à sa façon. Costa cherche l’amour familial, Camille l’amour total, Cyril court après un amour, celui de Camille, qu’il ne comprend pas. C’est ainsi que le film semble parfois tourner en rond, les personnages semblent se déplacer uniquement pour retourner à leur point de départ. Mais c’est une illusion : ils tournent en spirale et à chaque instant ils se rapprochent davantage du coeur de leurs pérégrination, un coeur léger et résolument positif où l’amour ne se cherche plus, où il est trouvé.

La caméra de Jacques Doillon les suit dans leurs errances continuelles, avec simplicité, avec une tendresse qui lui permet de capter des instants véritablement intenses comme lorsque Camille parvient à faire rougit la petite frappe par la force de son regard ou quand elle confie à Cyril toute l’étendue de son désir d’amour, "Ca va être terrible pour moi si je ne peux pas l’aimer". Et quand le film semble prendre une tonalité tragique avec la prise d’otage, le réalisateur trouve en la Baie de Somme une alliée de poids pour adoucir le film et contenir les violences de ses personnages. Il parvient même à créer un vrai moment de comédie entre Costa et son père à un moment clé où la légèreté devenait nécessaire.
Jacques Doillon aime à dire que le scénario est une matière malléable, que tout se joue au tournage. C’est dire l’importance des interprètes qui font véritablement le film, avec leur gouaille, leur accent, leur sensibilité. A ce petit jeu, Gérald Thomassin, César du Meilleur espoir masculin pour Le Petit Criminel et empereur de l’évasion quand il s’agit de promouvoir le film, s’en tire avec les honneurs. Impeccable du début à la fin, il sait tirer partie de la moindre réplique pour donner vie à son personnage. Pour son premier film, Clémentine Beaugrand compose une Camille semblable à la Madeleine de La Drôlesse devenue adulte. Guillaume Saurrel, vu dans Carrément à l’Ouest, est difficilement crédible en flic, mais il complète parfaitement le triangle amoureux en faisant le contrepoint de Costa. Gwendoline Godquin, Jany Garachana et François Damiens complètent le casting avec brio, chacun mettant sa forte personnalité au service d’un film modeste qui en sort toujours grandit.
Morgan Le Moullac
Le Premier Venu
De Jacques Doillon
Avec : Clémentine Beaugrand, Gérald Thomassin, Guillaume Saurrel, Gwendoline Godquin, François Damiens et Jany Garachana

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