Rien de Personnel, le premier long-métrage de Mathias Gokalp s’ouvre sur une petite visite guidée du musée au sein duquel se déroulera l’intégralité du film. Des masques anciens se succèdent derrière des vitres polies, ainsi que des représentations anatomiques de l’homme. Il n’y a rien de personnel dans ces masques qui servent à obscurcir les identités, rien de personnel non plus dans ces vues internes du corps humain qui ne montrent que son système et non son âme. La métaphore est en place dès les premiers instants de ce film jubilatoire et inventif en diable qui présente sur un mode tragi-comique la douleur du travail en entreprise de nos jours et la perversité d’un système qui favorise l’efficacité à l’empathie, qui créé autant de bourreaux que de victimes.

Rien de Personnel respecte les trois grandes unités du théâtre tragique, celles du lieu, du temps et de l’action. Mais pour ce qui est de l’unité de point de vue, Mathias Gokalp, en scénariste astucieux et acharné, s’est fait un malin plaisir à brouiller les pistes pour entraîner les spectateurs dans un petit jeu façon "qui manipule qui, manipule qui... ?".
Divisé en quelques chapitres d’égale longueur, le film se propose de raconter la soirée donnée par l’entreprise Muller pour fêter en compagnie de ses employés la sortie d’un nouveau produit. En réalité l’on apprend très vite que le but de cette soirée est de procéder à une série d’évaluations afin d’"alléger la masse salariale", autrement dit, de virer quelques employés. A chaque chapitre son personnage central. Il y a d’abord le nouveau (Jean-Pierre Darroussin, exceptionnel de bout en bout), la lèvre tombante et le regard vide qui va, on le sent très vite, se faire manger tout cru. Il y a aussi la jeune cadre dynamique mais anxieuse (Mélanie Doutey, impeccable), l’organisatrice de la soirée (Zabou Breitman) et son mari encombrant (Bouli Lanners, qui transforme en pépite toutes les comédies qu’il touche), le délégué syndical (Denis Podalydès, sensible et drôle), le maître de soirée aux multiples talents (superbe Pascal Greggory) ou encore l’homme de ménage (Frédéric Bonpart, surprenant).
Tout ce très beau monde se croise et se re-croise dans le scénario tordu concocté par Mathias Gokalp, qui n’hésite pas à montrer plusieurs fois les mêmes scènes pour en souligner les détails qui diffèrent d’une version à l’autre et pointer ainsi du doigt toutes les petites lâchetés, trahisons, tous les mensonges et les faux-semblants qui conduiront cette soirée au désastre. Interloqué au départ, le spectateur se prendra très vite au jeu en tentant de reconstituer le premier le puzzle féroce et souvent extrêmement drôle qui lui est proposé.
Éminemment actuel, Rien de Personnel parle avec brio et audace du malaise de la vie en entreprise, des licenciements abusifs, du sentiment d’insécurité et de persécution, et de ses conséquences violentes, crises de nerfs, dépressions, et séquestrations de pdg. Le casting est brillant, le scénario et la réalisation virtuoses et la tonalité terriblement juste : Rien de Personnel est un film à ne pas manquer, ne serais-ce que pour assister à l’éclosion d’un réalisateur de talent.
Morgan Le Moullac
Rien de Personnel
Sortie le 16 septembre 2009
Comédie, France, 1h31, 2009
Réalisé par Mathias Gokalp, scénario de Mathias Gokalp et Nadine Lamari
Produit par Fabrice Golstein, Antoine Rein
Photographie de Christophe Orcand
Montage de Ariane Mellet
Musique de Flemming Nordkrog
Décors de Jean-Marc Tran Tan Ba, Clotilde Lourd
Avec : Jean-Pierre Darroussin, Denis Podalydès, Mélanie Doutey, Pascal Greggory, Bouli Lanners, Zabou Breitman, Frédéric Bonpart, Dimitri Storoge

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