Les lois du marché étant ce qu’elles sont, l’axiome "un film indépendant ne répond pas aux mêmes contraintes qu’un film produit dans le système des grands studios" a tendance à se révéler de plus en plus trompeur. Dernier exemple en date, le film de la néo-zélandaise Christine Jeffs intitulé Sunshine Cleaning. Produit par Peter Saraf, Marc Turtletaub et Jeb Brody, également à l’origine du joli film "indépendant-à-succès-qui-réchauffe-le-cœur" Little Miss Sunshine, le film de Christine Jeffs ressemble à première vue à un attrape-gogo profitant de la vague de sympathie qu’avait suscité cette histoire de petite fille replette partant en famille participer à un concours de beauté, Sunshine Cleaning allant jusqu’à repiquer une partie du titre de son prédécesseur et également une partie de son casting.
Mais en y regardant de plus près, l’on s’aperçoit que Christine Jeffs n’est pas de ces réalisateurs-mouchoirs sans âme, plusieurs de ses films précédents ayant été remarqués - du moins par la critique (Rain, Sylvia). Voilà la première bonne raison de se laisser tenter par cette comédie douce-amère finalement très sympathique et loufoque, à la mise en scène gracieuse et discrète. Comme son encombrant prédécesseur, Sunshine Cleaning joue la carte de l’humour qui n’oublie jamais de s’interroger sur ses raisons, son contexte.
Rose (Amy Adams) et Norah (Emily Blunt) Lorkowsky sont deux jeunes femmes dynamiques et charmantes, deux sœurs aux relations électriques qui tentent avec autant d’entrain que de difficultés de s’en sortir dans la vie, et de faire le deuil de leur mère disparue au cours de leur adolescence. La première est une jolie blonde aux grands yeux, mère d’un petit garçon, baladée par son amant qui ne quittera jamais sa femme et par son employeur qui a réussi à faire de cette ancienne reine du lycée la championne du ménage à domicile. La seconde est une brune vaporeuse et doucement rebelle qui aime à raconter des histoires effrayantes à son neveu. Leur père (Alan Arkin) est un vieil excentrique bougon, suffisamment fou pour s’imaginer pouvoir devenir riche grâce à un stock de crevettes pas fraîches. Ce modèle de famille décomposé décide un jour de monter une affaire de nettoyage de scènes de crime, Sunshine Cleaning.

De scènes de crime en ravitaillement en matériel de nettoyage, la petite troupe va donc pénétrer plus ou moins brièvement dans l’intimité de toutes sortes de gens, mais toujours par le biais du drame. Pour les deux jeunes femmes, ce cheminement en zigzag ressemble fort à un parcours initiatique dont le sens serait moins "ne vous plaignez pas de votre misère, ça pourrait être pire, la preuve, vous marchez sur un bout de cerveau" que le fait d’accepter progressivement son passé et sa famille, depuis le paternel irresponsable jusqu’au fiston capable de lécher les jambes de sa maîtresse, en passant surtout par la blessure profonde provoquée par le suicide de leur mère.
Si la trame narrative se perd quelque peu en cours de route, l’unité du film est en grande partie assurée par la performance de ses acteurs, qui ont merveilleusement su doser émotion et dinguerie communicative. Le couple de sœurs formé par Amy Adams et Emily Blunt est la grande réussite du film. La première, spécialiste du sourire triste, une expression qui voit sa bouche et ses grands yeux exprimer avec puissance des sentiments si contraires que tout le malheur du monde semble lui être tombé dessus (technique peaufinée dans l’agréable Miss Pettigrew) , est touchante, drôle et juste en mère célibataire courageuse et acharnée. La seconde, sorte de chaînon manquant entre la femme et l’enfant, apporte beaucoup de fraîcheur au film. Elle est surtout l’un des principaux éléments déclencheurs de ces catastrophes qui, loin de n’être qu’une source du rire, font avancer toujours plus les deux sœurs sur la route de l’acceptation de la mort.
Morgan Le Moullac
Sunshine Cleaning
Sortie le 10 juin 2009
Comédie, Etats-Unis, 1h20, 2008
Réalisé par Christine Jeffs, scénario de Megan Holley
Produit par Peter Saraf, Glenn Williamson, Jeb Brody, Marc Turtletaub
Photographie de John Toon
Musique de Michael Penn
Montage de Heather Persons
Décors de Joseph T. Garrity
Avec : Amy Adams, Emily Blunt, Alan Arkin, Jason Spevack, Steve Zahn, Mary Lynn Rajskub, Clifton Collins Jr.

envoyer par mail