Enfin, le dernier Tim Burton est arrivé. Le projet faisait déjà trépigner d’impatience les fans du réalisateur américain : l’adaptation des ouvrages de Lewis Caroll, Alice au Pays des merveilles et sa suite De L’autre Côté du Miroir, devait être le chef d’œuvre du maître de la poésie macabre au cinéma. Est-ce simplement dû à l’attente suscitée par le film, ou bien à son scénario sans envergure ?, toujours est-il que cet Alice Au Pays des merveilles est bon tout en étant légèrement décevant. En nous faisant voyager au Pays du vermeil, Tim Burton désire-t-il uniquement faire passer de l’argent De L’autre Côté du Tiroir-caisse ?
L’univers burtonien est bien présent. Des paysages (numériques) tourmentés, des arbres tordus évoquant des décors de cauchemars, une architecture surréaliste et gothique… Fidèle à lui-même, le réalisateur continue de nous faire voyager au sein de son génie plastique et visuel dans lequel le rouge vermeil, le bleu électrique et le noir insondable dominent. Ainsi la Reine Blanche (Anne Hathaway) semble-t-elle fade et sans relief par rapport à la Reine Rouge (Helena Bonham Carter), délicieuse de folie, de hargne et d’exubérance. Outre les décors somptueux, les personnages aussi sont très réussis. Leur habillement numérique plus ou moins prononcé est précis, fluide, et colle parfaitement à l’imaginaire de Lewis Caroll qui s’était fait un malin plaisir dans ses livres à jouer sur les proportions. La Reine Rouge a une tête énorme, son amant, le Valet de Cœur (Crispin Glover) est étiré vers le haut, sans parler de leur cour, tout nez, goitre, et ventre.

L’autre satisfaction du film est la partition rendue par Johnny Depp, dont on attendait beaucoup dans le rôle du Chapelier Fou, pour sa septième collaboration avec Tim Burton. L’acteur a déjà joué beaucoup de personnages déjantés ou exubérants. Mais la folie qui habitait Raoul Duke dans Las Vegas Parano et celle de Jack Sparrow dans Pirates des Caraïbes n’est certainement pas la même, et l’acteur parvient encore dans son dernier film à trouver une nouvelle nuance dans l’aliénation mentale. La composition de son personnage est à chercher surtout du côté de la voix et des expressions faciales du Chapelier Fou, un travail sur la sensibilité qui le rend attachant. La surprise du casting se nomme Mia Wasikowska. Derrière ce patronyme difficilement prononçable se cache un joli minois et une jeune actrice qui ne quitte quasiment jamais le cadre du film. Sa grâce, sans doute héritée de ses années de danseuse de ballet, sa luminosité et son innocence curieuse et farouche font de son choix une évidence.
Là où le film de Tim Burton déçoit, c’est au niveau de son scénario, étonnamment plat et consensuel pour un réalisateur qui nous avait habitué à plus d’indépendance créative vis-à-vis des « normes Disney ». Ce n’est pas tant l’écart entre l’adaptation et l’original qui dérange : si l’on perd quelques personnages comme Humpty Dumpty et surtout la dimension méta-linguistique avec les nombreux jeux de mots, les parodies, et tout ce qui se rapporte à la rhétorique et fait du livre de Caroll un sommet, l’on gagne d’un autre côté une nouvelle variation autour du thème cher à Tim Burton de l’enfant qui ne veut pas grandir. Non, ce qui déçoit, c’est la linéarité de l’intrigue, son manque d’ampleur qui nous fait regretter que le film ne soit pas un tout petit peu plus court, et surtout sa conclusion consensuelle et tirée par les cheveux.
Grâce au talent de metteur en images de Tim Burton et à son casting bien vu – il ne faut pas oublier Matt Lucas, très drôle en Bonnet Blanc et Blanc Bonnet, et toute la galerie de voix telles que celles de Stephen Fry, Alan Rickman ou Michael Sheen– la pilule passe finalement plutôt bien, et si l’on finit par regretter d’être assis en salle devant le film, c’est parce qu’on aimerait plutôt être dedans.
Morgan Le Moullac
Alice au Pays des merveilles
Sortie le 24 mars 2010
Fantastique, Etats-Unis, 1h49, 2009
Réalisé par Tim Burton, scénario de Linda Woolverton, d’après Lewis Carroll
Produit par Tim Burton, Joe Roth, Jennifer Todd, Suzanne Todd, Richard D. Zanuck
Photographie de Dariusz Wolski
Musique de Danny Elfman
Montage de Chris Lebenzon
Décors de Robert Stromberg
Costumes de Colleen Atwood
Avec : Johnny Depp, Mia Wasikowska, Matt Lucas, Helena Bonham Carter, Anne Hathaway, Crispin Glover, Frances de la Tour, Michael Sheen, Alan Rickman, Stephen Fry, Barbara Windsor, Michael Gough, Christopher Lee, Paul Whitehouse, Timothy Spall

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