Bertrand Tavernier aime les Etats-Unis, qui pourraient mieux le lui rendre. Après avoir adapté en 1981 Coup de torchon, d’après Jim Thompson, nommé - seulement nommé - aux Oscars, voilà que sa belle transposition sur grand écran de l’un des romans les plus fameux de James Lee Burke se voit propulsé directement dans les bacs à DVD par les producteurs américains. Heureusement pour nous, ce Dans la Brume électrique a bénéficié d’un financement essentiellement français, ce qui nous permet de voir se polar sombre dans nos salles obscures, soit le seul endroit qui rende justice à son atmosphère langoureuse et métaphysique.
Dans la Louisiane post-Katrina, le détective Dave Robicheaux (Tommy Lee Jones, subtil) enquête sur le décès violent d’une jeune femme qui ne semble être que la dernière en date d’une longue liste de meurtres horribles. Dans les bayous ou dans les petites villes qui bordent ces immenses étendues d’eau marécageuses, le détective va croiser le chemin d’une galerie de personnages charismatiques comme le parrain de la mafia Baby Feet (John Goodman), le couple de vedettes hollywoodiennes formé par Elrod Sykes et Kelly Drumond (Peter Sarsgaard et Kelly MacDonald, tous deux convaincants), ou encore le musicien de Zydeco aux bons tuyaux (Buddy Guy), et le Général John Bell Hood (Levon Helm) échappé de la Guerre de Sécession.

Largement habitué à traiter avec les codes du polar, Bertrand Tavernier propose avec Dans la Brume électrique un film noir dont la facture classique est élégamment rompue par quelques irrégularités qui en font tout le charme vénéneux.
A commencer par son atmosphère particulièrement travaillée par chaque corps de métier qui a pu fouler le sol de Louisiane lors du tournage. La musique chaude et vaporeuse de Marco Beltrami, la photographie envoûtante du français Bruno de Keyser, les décors naturels magnifiques et angoissants, tout concourt à baigner le film de Bertrand Tavernier dans une douce tiédeur brumeuse et magique, effaçant l’horizon et les lignes de perspectives, et contribuant ainsi à la construction minutieuse d’un monde décadent dans lequel des morts reviennent à la vie quand d’autres s’accumulent dans les bayous mystérieux ; un monde dans lequel les policiers sont corrompus et les aides aux réfugiés de l’ouragan Katrina détournées par la mafia.
Cette brume, imaginaire ou réelle qui efface l’horizon, balaie du même coup les frontières entre le passé et le présent. Le monde chaotique dans lequel vit Dave Robicheaux et que Bertand Tavernier parvient à filmer de la plus belle des façons, c’est celui de la mélancolie, soit l’invasion du passé dans le présent. L’acteur Elrod Sykes devra faire appel à l’ivresse pour y échapper, quand Dave Robicheaux s’appuiera sur sa famille et ses valeurs, faites pour moitié de catholicisme et d’humanisme pragmatique. Interrogeant sans répit l’inconnu dans le passé à la recherche d’indices dans le présent, Dave Robicheaux semble accomplir une quête métaphysique, celle de l’homogénéité du temps, une quête qui dépasse en importance toutes les intrigues du film.

C’est la dernière des particularités de ce très beau polar : son scénario à géométrie variable. Moins parce que le travail de Bertrand Tavernier sur le scénario original de Mary Olson et Jerzy Kromolowski fut accompagné des réécritures successives de James Lee Burke lui-même et d’un Tommy Lee Jones comme toujours extrêmement professionnel, que pour le caractère glissant de toutes les intrigues qui se superposent successivement les unes sur les autres, si bien qu’elles semblent toutes se mêler pour épouser finalement la physionomie des lieux qu’elles habitent si fortement. Prostitution, dépossession des biens, racisme, corruption et folie s’entremêlent ainsi pour former le portrait en négatif d’un Etat ravagé par la pauvreté mais d’une beauté et d’une richesse culturelle à couper le souffle.
Morgan Le Moullac
Dans La Brume électrique
Sortie le 15 avril 2009
Policier, France, Etats-Unis, 1h57, 2008
Réalisé par Bertrand Tavernier, scénario de Mary Olson, Jerzy Kromolowski, d’après James Lee Burke
Produit par Michael Fitzgerald, Frédéric Bourboulon
Photographie de Bruno De Keyzer
Musique de Marco Beltrami
Montage de Roberto Silvi
Décors de Merideth Boswell
Avec : Tommy Lee Jones, John Goodman, Peter Sarsgaard, Mary Steenburgen, Kelly MacDonald, Justina Machado, Ned Beatty, James Gammon, Pruitt Taylor Vince, Levon Helm, Buddy Guy, Julio Cesar Cedillo, Bernard Hocke

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