Troisième grand comique du cinéma muet américain avec Charlie Chaplin et Buster Keaton, Harold Lloyd est resté célèbre comme "l’homme aux lunettes d’écaille". Dans ces trois courts métrages, sommets du burlesque, il promène un personnage loufoque et casse-cou, une sorte de roi de la poursuite et du gag. Le prétexte est toujours le même : séduire la belle Mildred. Mais avec son innocence romantique, Harold se retrouve dans des situations toutes aussi cocasses et absurdes.
Dans Oh, la belle voiture !, il se bat contre une automobile rétive et folle. Dans Viré à l’Ouest !, il s’exile au Far West et vient à bout d’une horde de bandits. Enfin, dans Voyage au paradis, Harold rate son suicide sans le savoir et, se croyant au paradis, finit par escalader un gratte-ciel en construction.
"Judging from what happened in the packed theater in the afternoon, when old folks down to youngsters volleyed their hearty approval of the bespectacled comedian, the only possible hindrance to the physical well-being of the throngs was an attack of aching sides". New York Times (1925).
" A en juger par ce qui s’est passé dans la salle bondée dans l’après-midi, quand les plus vieux spectateurs jusqu’aux plus jeunes acclamèrent le comédien à lunettes du plus profond de leur cœur, le seul danger qui guettait la foule était la crise de rire ". New York Times (1925).
Biographie de Harold Lloyd (20 avril 1893 - 8 mars 1971) :
Aussi célèbre dans les années 1920-1930 que Charlie Chaplin ou Buster
Keaton, Harold Lloyd
doit son relatif manque de reconnaissance aujourd’hui au caractère anodin de son personnage phare, Harold. Quand Chaplin jouait un vagabond à la démarche chaloupée et Keaton un clown de marbre qui ne rit jamais, Lloyd préférait adopter la physionomie et l’attitude d’un Monsieur-tout-le-monde représentatif des
américains de son époque. Malgré cela, ses lunettes d’écaille et la fameuse scène finale de Safety Last (Monte là-dessus) où il est suspendu aux aiguilles d’une horloge en haut d’un gratte-ciel sont restés dans la mémoire collective.
Après avoir étudié l’art dramatique à San Diego dans l’Edison Company, il débute sur scène à douze ans et au cinéma à vingt ans en 1913 dans un rôle d’indien pour un film de J. Searle Dawley. Il se fait ensuite connaître sous la direction d’Hal Roach avec deux personnages successifs proches du Charlot de Chaplin, Willie Work et Lonesome Luke. En 1917, il se démarque de l’homme à la petite moustache en créant un nouveau personnage vêtu de lunettes en écailles, d’un costume de ville et d’un canotier. Il pratique alors ce que le critique Jean-Philippe Tessé qualifie de " burlesque réaliste " dans un certain nombre de courts-métrages, avant de tourner son premier long, A Sailor Made Man (Marin malgré lui) en 1921. Ce personnage à lunettes a inspiré Joe Shuster et Jerry Siegel dans leur création en 1934 du personnage de Clark Kent, alias Superman.
Harold Lloyd fait la plupart de ses cascades lui-même et, en 1920, il perd un pouce et un index au cours de l’explosion d’une bombe ce qui l’obligera à porter une prothèse et un gant. Cela ne l’empêchera pas d’enchaîner les succès avec notamment Safety Last, Why Worry ? (Faut pas s’en faire) et The Freshman (Vive le Sport !). Après The Freshman, il quitte Pathé pour rejoindre la Paramount. Il obtient un nouveau succès avec For Heaven’s Sake (Pour l’amour du ciel) en 1926. Réputé pour sa libido débordante, il se marie en 1923 avec l’actrice Mildred Davis, qui sera remplacée dans ses films par Jobyna Ralston. Ils auront un fils, également acteur, Harold Lloyd Jr.
Parfois producteur, co-scénariste (pour Grandma’s Boy) et co-réalisateur, pour six de ses films, il fonde sa propre compagnie en 1926. Deux ans plus tard, il participe à la fondation de l’Academy of Motion Picture Arts and Science (AMPAS), l’académie à l’origine de la cérémonie des Oscars.
Avec Welcome Danger (Quel Phénomène), Lloyd tourne son premier film sonore. C’est un succès relatif, mais ce film marque surtout le début de son déclin artistique dû à sa difficulté et à celle de ses scénaristes à adapter leur style au film parlant. En 1934, il sort The Cat’s Paw (Patte de chat) avec la Fox : un échec commercial suivi par deux autres films également boudés du public. A 45 ans, sa carrière à Hollywood semble finie, mais, hyperactif, il s’intéresse brièvement à la production, à la photographie et à l’expérimentation sur la couleur. Preston Sturges veut revoir Harold au cinéma et il le fait tourner en 1947, dans The Sin of Harold Diddlebock, rebaptisé en 1950 Mad Wednesday (Oh ! Quel Mercredi) pour sa dernière apparition à l’écran. Nommé sans succès pour les Golden Globes de 1951 (récompense finalement attribuée à Fred Astaire), il obtient sa revanche en 1953 avec un "Oscar d’honneur" décerné pour l’ensemble de sa carrière. Le fameux "Boulevard des célébrités" de Hollywood conserve, depuis 1927, l’empreinte de ses mains, de ses pieds et de ses lunettes…
Lloyd était aussi connu pour être un des seuls acteurs à posséder la majorité des droits sur ses films, mais en 1943, un incendie s’est déclaré dans sa propriété et a brûlé une partie de ses œuvres les plus anciennes. Il a néanmoins fait deux compilations de ses films, le premier, World of Comedy en 1962 a eu un grand succès. Deux ans plus tôt il avait été président du jury du Festival International du film de Berlin. Après sa mort, sa petite fille, Suzanne Lloyd, a grandement participé à sauvegarder sa réputation en tant qu’artiste et à restaurer ses films.
" La comédie vient de l’intérieur. Elle vient de votre expression. Elle vient de votre corps " (Harold Lloyd).
Filmographie sélective :
1921 A SAILOR-MADE MAN (Marin malgré lui)
1922 DOCTOR JACK (Et puis ça va)
1922 GRANDMA’S BOY (Le talisman de grand-mère)
1923 SAFETY LAST (Monte là-dessus)
1923 WHY WORRY ? (Faut pas s’en faire)
1924 GIRL SHY (Ca t’la coupe)
1924 HOT WATER (Oh ces belles mères !)
1925 THE FRESHMAN (Vive le sport !)
1926 FOR HEAVEN’S SAKE (Pour l’amour du ciel)
1927 THE KID BROTHER (Le petit frère)
1928 SPEEDY (En vitesse)
1929 WELCOME DANGER (Quel phénomène)
1930 FEET FIRST (A la hauteur)
1932 MOVIE CRAZY (Silence on tourne)
1934 THE CAT’S PAW (Patte de chat)
1936 THE MILKY WAY (Soupe au lait)
1938 PROFESSOR BEWARE (Professeur Schnock)
1947 MAD WEDNESDAY (Oh ! quel mercredi)
Le burlesque :
Définitions :
Le cinéma burlesque tire l’essentiel de son origine de la Comedia dell’arte, un type de théâtre populaire italien mettant en scène des personnages au caractère et à la fonction bien définies, comme l’Arlequin, et reposant essentiellement sur un comique gestuel.
Né en même temps que le cinématographe, le genre burlesque, dans ses prémisses, utilise au maximum les caractéristiques du cinéma muet : les gags visuels s’enchaînent à un rythme effréné, liés entre eux par un fil narratif plus ou moins important. Le burlesque s’affranchit souvent des lois de la logique et de la physique.
Le rythme est un facteur primordial de la réussite de ces films. Il peut être donné par le jeu de l’acteur et par le montage et est souvent soutenu par une composition musicale variée. Le comique burlesque repose sur des situations, absurdes ou réalistes, dans lesquelles un gag est poussé au bout de son potentiel.
Le personnage burlesque est au centre de ce système. Il est parfois une caricature, un personnage-type et d’autres fois un homme ordinaire impliqué malgré lui dans des aventures qui le dépassent. Fabrice Revault d’Allonnes explique que le personnage burlesque est "un inadapté qui peut donc s’adapter à tout métier, tout milieu social, toute situation, cependant qu’il demeure inaliénable. Un individu sans vraie caractérisation psychologique, et qui n’évolue pas, ne change pas, ne progresse pas, ne prend pas conscience ".
Un des intérêts majeurs de Vive le Sport ! (Harold Lloyd, 1925) est justement que dans ce film, le personnage principal, Harold parvient à la fin à se dépasser, à adopter une attitude véritablement héroïque lorsqu’il remporte le match de football à lui seul, après avoir échoué et été humilié à plusieurs reprises. Néanmoins, après ce bref instant de folie, Harold redevient lui-même, c’est-à-dire un personnage attachant, humble, romantique, volontaire mais maladroit.
" Les trois âges " du burlesque
Le cinéma burlesque apparaît avec les frères Lumière. Le court métrage L’Arroseur arrosé, présenté lors de la première projection cinématographique dans le Grand Café à Paris en 1895 est généralement considéré comme le premier film burlesque de l’histoire du cinéma.

Aux Etats-Unis, dès les années 1910, Mack Sennett et Hal Roach sont les pionniers de ce genre appelé Slapstick. Le premier, surnommé " Le Roi de la comédie " a découvert et fait tourner dans son studio, Keystone, des artistes comme Charlie Chaplin, Harry Langdon ou Fatty Arbuckle. Le second a lancé Harold Lloyd et Laurel et Hardy. En France, Max Linder est la référence du burlesque. Chaplin et Mack Sennett eux mêmes ont admis s’être inspiré de son jeu et de son style sobre et élégant.
Avec Mack Sennett, l’effet du burlesque vient d’une succession de gags simples : les personnages chutent, se font maltraiter, se courent après, sont pris pour d’autres. A partir de Hal Roach, le genre évolue vers plus de finesse. Les personnages prennent une dimension héroïque, même partielle, et les scénarii ne sont plus un simple prétexte pour enchaîner les situations comiques. Un fond de contestation et de parodie se met en place.
Buster Keaton et surtout Charles Chaplin approfondissent dans leurs films cette dimension parodique et contestataire du burlesque. Avec des films comme Modern Times (Les Temps modernes, 1936) ou The Great Dictator (Le Dictateur, 1940), l’innocence du personnage de Charlot permet au réalisateur-acteur de critiquer les rapports sociaux et les excès du pouvoir.
En effet, c’est le contraste entre l’innocence, la pureté du héros, que ce soit Charlot ou Harold, et le monde qui les entoure qui permet aux auteurs d’approfondir la dimension émotionnelle de l’histoire.
" La fonction utilitaire des objets se réfère à un ordre humain lui-même utilitaire et prévoyant de l’avenir", écrivent André Bazin et Eric Rohmer dans leur Introduction à une symbolique de Charlot. Dans ce monde, le nôtre, les objets sont des outils plus ou moins efficaces et dirigés vers un but précis. Mais les objets ne servent pas Charlot comme ils nous servent. De même que la société ne s’intègre jamais provisoirement que par une sorte de malentendu, chaque fois que Charlot veut se servir d’un objet selon son mode utilitaire, c’est-à-dire social, ou bien il s’y prend avec une gaucherie ridicule ou bien ce sont les objets eux-mêmes qui se refusent, à la limite, volontairement."
Dans Vive Le Sport
, quand Harold passe le test pour intégrer l’équipe de football, à savoir botter le ballon du pied, ce dernier, au lieu de prendre une direction logique, droit devant, passe derrière lui. Ayant échoué au test, Harold est relégué au rang de faire-valoir. Le spectateur pense alors que son échec va le propulser définitivement hors de la sphère sociale qu’il cherche désespérément à pénétrer (être membre de l’équipe de football signifie pour lui accéder à la reconnaissance sociale). Mais la pureté du caractère d’Harold l’oblige à ne pas s’arrêter à un échec. Après avoir servi de machine à apprendre le plaquage et s’être fait littéralement sauter dessus des heures durant par toute l’équipe de football, Harold, démantibulé et tuméfié dit à son coach que c’était un bon entraînement. Ce courage conduira l’entraîneur à intégrer Harold dans l’équipe, comme porteur d’eau. Ce ballon qui refuse de se plier aux manipulations d’Harold est le symbole d’un monde qui se refuse à lui. Harold aura le dernier mot puisqu’il parviendra finalement à dompter le ballon et à sauver son équipe.
Le troisième âge du burlesque vient avec le parlant. Beaucoup de stars du muet ne réussiront pas à adapter leur jeu et leur voix à ce nouveau procédé apparu en 1929. Harold Lloyd et Buster Keaton en feront les frais. Charlie Chaplin avec Le Dictateur parviendra à détourner cette innovation dans les scènes comiques des discours fleuves de son Führer d’opérette. Les Marx Brothers et Laurel et Hardy verront, eux, leur notoriété grandir avec le cinéma parlant. En France, Jacques Tati, avec son personnage de Monsieur Hulot trouvera un compromis avec des films sonores presque entièrement privés de dialogues. Aujourd’hui, des réalisateurs comme les frères Farrelly semblent les plus proches de l’esprit du burlesque tel que l’entendaient leurs glorieux prédécesseurs.
Dossier réalisé par Morgan Le Moullac


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