Récompensé d’une Mention spéciale de la Caméra d’Or méritée à Cannes en 2008, le film de la toute jeune réalisatrice Valeria Gaï Guermanika propose une plongée intense et réaliste dans l’univers tendre et violent de trois amies d’un lycée moscovite.
La scène d’ouverture, filmée comme beaucoup d’autres ensuite en plan-séquence, révèle d’une façon efficace et précise les enjeux du film. Dans la cour d’école, Vika, une petite blonde au visage angélique, Katia, la grande blonde un peu folle et Janna la brune, leader du petit groupe, sont toutes les trois réunies pour enterrer le chat de Janna. Obéissant à un rite aussi étrange que logique, elles décident de placer des poissons rouges vivants dans le trou qu’elles ont creusé pour le chat, au risque de se faire sermonner par leurs parents. Attristée, voire bouleversées, les trois adolescentes virent soudain d’humeur quand la conversation s’attarde sur la soirée organisée le samedi suivant dans l’enceinte du lycée. Le chat n’est pas encore totalement enterré que leur visage rayonne de joie et d’impatience à l’idée de sortir avec un garçon.
La caméra au poing de Valeria Gaï Guermanika, son image granuleuse et ses plans-séquences conviennent à la perfection pour filmer ces adolescentes frondeuses, leurs rites innombrables et surtout leur état de femmes plus tout à fait enfants ni encore adultes. Cette zone intermédiaire est le terrain de chasse de la réalisatrice dont les plans étirés et dynamiques parviennent à capter avec beaucoup de sensibilité cette volonté presque physique qu’ont ces adolescentes de se projeter en avant, coûte que coûte, pour quitter cet état qu’elles ne comprennent pas.

Filmant de façon frontale, presque naïvement, les moments les plus intimes de Katia, Janna et Vika, Valeria Gaï Guermanika pénètre sans hypocrisie dans l’univers complexe de ces adolescentes capables de faire chanter leurs parents, de manipuler effrontément leurs professeurs, de braver tous les interdits et en même temps de faire preuve d’une candeur désarmante, de se jurer fidélité pour toujours et de confectionner de petites poupées vaudou pour attirer un garçon dans leurs filets.
La course contre l’hymen, aussi vitale pour ces jeunes femmes que la course contre le temps pour les vieillards, sera bien sûr semée d’obstacles et le vainqueur ne sera pas celui que l’on croit. Mais qu’importe : comme face à la mort du chat, les trois amies feront preuve de ressources insoupçonnées, insouciantes face à la mort même de leur innocence. De la vie à la mort, la réalisatrice met autant d’application et de conviction à filmer l’innocence qui se fane que les corps qui apprennent. Sans aucune trace de sournoiserie, elle montre la nudité et les meurtrissures de ces corps d’adolescentes en perpétuel mouvement.
Le résultat n’aurait pas été aussi probant sans l’étonnante performance des trois actrices principales. Filmer les corps avec la méticulosité de Valeria Gaï Guermanika impliquait beaucoup d’abnégation et une totale immersion des actrices dans leurs rôles, ce que Polina Filonenko, Aghnia Kouznetsova et Olga Chouvalova sont parvenues à faire de façon presque miraculeuse. Leur mal-être, leur attente, leur rage à peine contenue - et bien retranscrite dans le titre du film - sont gravés sur leurs visages et imprègnent le moindre de leurs gestes que la réalisatrice, fidèle à sa formation de documentariste, se hâte de capter au vol avec une grâce et une sincérité qui, espérons-le, ne s’estomperont pas avec les années.
Morgan Le Moullac
Ils Mourront tous sauf moi !
Drame, Russie, 1h25, 2008
Réalisé par Valeria Gaï Guermanika, scénario de Alexander Rodionov, Juri Klavdiev, Alisher Khamidkhodzhaev
Produit par Igor Tolstunov
Photographie de Alisher Khamidkhodzhaev
Montage de Julia Batalova, Ivan Lebedev
Décors de Denis Shibanov
Costumes de Alexandre Petlioura
Avec : Polina Filonenko, Olga Chouvalova, Aghnia Kouznetsova, Ioulia Alexandrova, Donatas Groudovitch, Anastassia Zabadaeva, Olga Lapchina, Alexeï Bagdassarov, Inga Strelkova-Oboldina, Harold Strelkov, Irina Znamenchtchikova, Alexandra Kamychova, Evguenia Presnikova, Maxime Kostromykine

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