A l’heure où ces lignes sont écrites, le festival de Cannes bat son plein et les critiques s’escriment à prouver que Lars Von Trier, Almodovar, Tarentino et consort renouvellent toujours leur cinéma, les distributeurs, eux, déroulent et continuent à sortir des film hors festival dans une relative confidentialité, presque comme un désaveu...
L’Aube du monde de Abbas Fahdel est l’un de ces petits films qui n’ont pas à rougir de leur éloignement de la Croisette. L’histoire débute en Irak, en 1983. Mastour (Waleed Abou El Magd) et Zahra (Hafsia Herzi, superbe et juste de bout en bout) sont deux jeunes enfants appartenant aux Maadans, une tribu de paysans habitant les marais. Pendant que les hommes du village disparaissent un à un, réquisitionnés par l’armée Irakienne dans son combat contre l’Iran, Mastour fait la promesse de ne jamais quitter sa mère et sa future femme, Zahra. Sept ans plus tard, les canons irakiens sont pointés vers les Etats-Unis. Alors que leur mariage n’est pas encore consommé, Mastour est contraint de partir à la guerre. Il n’en reviendra pas. Riad (Karim Saleh), son compagnon d’infortune chargé par Mastour de prendre sa place au sein du village et dans le cœur de Zahra reviendra à sa place et assistera, impuissant, à la destruction progressive d’une peuplade centenaire, par la force des armes et d’un mépris inhumain.

Pour son premier film, Abbas Fahdel frappe fort. Sa caméra est comme la plume d’un poète désenchanté cueillant la beauté avant qu’elle ne se fasse faucher. Nombre de scènes sont à la lisière du poétique et du fantastique, telles ces déambulations superbes dans le delta du Tigre et de l’Euphrate (emplacement supposé du jardin d’Eden), ou cette déambulation effrayante de Mastour et Riad, perdus dans le désert et suivant tels des zombies un sentier bordé de cadavres à moitié ensevelis sous le sable. Dans l’Aube du monde, tout est condamné à disparaître, à commencer par ce magnifique village de paysans monté sur pilotis qu’habitent encore à la sueur de leur front quelques irréductibles tels Zahra ou Hadji Noh, l’homme à tout faire de la région, qui tentent de résister à la famine et au dédain meurtrier d’un Saddam Hussein dont le portrait, fixé dans la cahute du chef du village par les autorités militaires, semble faire la nique à celui de Mastour, le fils et le mari regretté, qui, lui, chute sans raison.
Tout est au diapason dans ce film, à commencer par les dialogues, simples, sans un mot de trop, intenses, la photographie magnifique de Gille Porte ou encore la musique minimaliste mais envoûtante de Jürgen Knieper. Les costumes et les décors de Hussein Baydoun achèvent d’installer cette atmosphère poétique et réaliste propre au film, et propice au développement de l’un de ses thèmes principaux, à savoir le morcellement des corps, des familles et des peuples qu’induit la guerre. Par petites touches, Abbas Fahdel montre des corps réduits à une seule partie de leur anatomie, des familles décimées et le village de Zahra se déliter peu à peu jusqu’à n’être habité que par deux veuves sombrant dans la folie.
L’Aube du monde est alors un réquisitoire magnifique et désolant contre la guerre : l’aube d’un jour nouveau fait toujours suite au crépuscule d’un jour mort.
Morgan Le Moullac

L’Aube du monde
Sortie le 27 mai 2009
Drame, Allemagne, France, 1h36, 2007
Ecrit et réalisé par Abbas Fahdel
Produit par Pascal Verroust, Olivier Damian, Ahmed El Attar
Photographie de Gille Porte
Musique de Jürgen Knieper
Montage de Sylvie Gadmer
Décors de Hussein Baydoun
Avec : Karim Saleh, Hafsia Herzi, Hiam Abbass, Waleed Abou El Magd, Sayed Ragab, Mahmoud Nagui, Mohamed Ali Keshta, Nabil El Deeb, Mina Soheil, Amr Ossama

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