L’enfance
La thématique de l’enfance donne lieu à deux types de développements chez Tim Burton : l’enfance comme l’âge de la découverte de la cruauté du monde et l’enfance comme moyen de maîtriser le monde devenu adulte.
Tim Burton, de son propre aveu eut une enfance solitaire et les goûts qu’il a cultivé à cette période de sa vie - Edgar Allan Poe, Vincent Price… - ne firent que renforcer son opinion qu’il était différend des autres enfants, un " monstre ". C’est ce point de vue qui est exprimé dans l’ouvrage publié par l’auteur en 1997, La Triste Fin du petit enfant huître et autres histoires. Dans ce recueil de poèmes, le réalisateur raconte les histoires d’enfants monstres tels que l’enfant huître, l’enfant robot ou la fille allumette. L’enfance est ici décrite comme l’âge où la différence est vécue non pas comme un moyen de s’affirmer - c’est plutôt la période de l’adolescence - mais comme un poids, un fardeau que les enfants affrontent courageusement et souvent avec dépit. Dans Charlie et la chocolaterie, Willy Wonka impose aux enfants qui ont été sélectionnés pour son concours des épreuves qui virent progressivement au jeu de massacre. L’innocence des enfants est oubliée sauf pour le héros du film, et ces derniers doivent faire face à la cruauté et l’avidité des adultes, leurs parents et Willy Wonka, ainsi qu’à eux-mêmes car ils sont les reflets des travers de ces mêmes adultes.

L’absence d’enfance pour diverses raisons peut d’autre part conduire au phénomène des " grands enfants ". Beaucoup des personnages des films du réalisateur sont des adultes restés bloqué dans le monde de l’enfance. Il y a le Pingouin de Batman Returns qui venge son enfance volée par ses parents qui l’avaient abandonné en kidnappant les nouveaux nés de bonne famille de Gotham City à l’aide d’armes-jouets ; Edward dans Edward aux mains d’argent, né adulte mais dont la candeur et la naïveté sont celles d’un enfant ; le couple de Beetlejuice qui, pour compense le fait de ne pas pouvoir avoir d’enfants en adopte parfois le comportement ; et bien sûr Pee Wee, cet adulte asexué dont la maison est une publicité grandeur nature pour Toys r’ us et dont le rêve le plus cher est de retrouver sa bicyclette rouge. Le cas de Pee Wee est particulier car son comportement n’est jamais justifié dans l’histoire. Et c’est justement le fait qu’il se comporte comme un enfant qui lui permet de se sortir de situations parfois dangereuses : son innocence le rend attachant aux yeux de Mickey, qui vient de s’évader de prison ; sa naïveté qui l’amène à suivre les conseils d’une voyante lui permet tant bien que mal de retrouver son vélo ; et sa faculté à ne pas voir le danger quand il est là l’aide à se faire l’ami des redoutables motards adorateurs de Satan…
Fantastique, merveilleux, science fiction
Trois genres principaux sont explorés tout au long de la filmographie de Tim Burton, le fantastique, le merveilleux et la science fiction. A strictement parler, le genre fantastique est peut-être le moins exploré par le réalisateur, si l’on s’en tiens à la définition donnée par le linguiste et critique Tzvetan Todorov dans son Introduction à la Littérature fantastique : " Le fantastique, c’est l’hésitation éprouvée par un être qui ne connaît que les lois naturelles, face à un événement en apparence surnaturel ". Toujours selon cet auteur, le fantastique se situe entre l’étrange et le merveilleux, l’étrange étant toujours expliqué par des raisons naturelles, selon des lois qui sont communes à notre monde, tandis que le merveilleux est régi par des lois qui lui sont propres et qui sont partiellement ou totalement étrangères au monde extra diégétique.
Le Fantastique
Le seul film de Tim Burton répondant aux caractéristiques du genre fantastique est Big Fish. Ce long-métrage expose en parallèle deux mondes, celui, réaliste du père mourrant et de son fils qui écoute à son chevet l’histoire de sa vie ; et celui, merveilleux, de l’histoire racontée. Deux mondes diégétiques sont donc superposés, celui du film et celui de l’histoire dans le film. Le caractère fantastique du film vient du doute éprouvé par le fils et le spectateur face aux histoires rocambolesque narrées par l’homme mourrant. Faut-il comprendre ces histoires telles qu’elles sont racontées ou bien faut-il y voir les divagations ampoulées d’un homme qui raconte la vie aventureuse qu’il aurait souhaité avoir, ou bien encore faut-il y voir de simples paraboles ? Le film ne répond jamais clairement à cette question, laissant le spectateur dans un doute permanent - mais finalement secondaire, le cinéma dit-il la vérité ? -, un doute proprement fantastique.

Le Merveilleux
La plus grande partie des films de Tim Burton appartiennent ou s’approchent du genre merveilleux, Frankenwinnie, Beetlejuice, Batman 1et 2, Edward aux mains d’argent, L’Etrange Noël de Monsieur Jack, Sleepy Hollow, Les Noces Funèbres et Charlie et la chocolaterie. Mis à part ce dernier exemple, tous ont pour point commun de traiter la mort non pas comme une fin mais une frontière qu’il est possible de franchir dans les deux sens. Beetlejuice, Les Noces funèbres et L’Etrange Noël de Monsieur Jack montrent tous les trois un monde habité par les morts ; le Joker et Catwoman peuvent résister à la mort et acquérir de par cette expérience un pouvoir accru. Charlie et la chocolaterie bien qu’appartenant au genre merveilleux n’exploite pas le thème récurrent chez Tim Burton de la mort, mais il est construit sous la forme d’un conte et met en avant un monde régi par des lois naturelles différentes de celles que nous, spectateurs, connaissons.
La Science-Fiction
Avec Mars Attacks ! et La Planète des singes, le réalisateur fait deux incursions dans le genre de la science-fiction. Ce genre se caractérise surtout par l’importance de la technologie dans la construction narrative. Les lois auxquelles obéit un monde de science-fiction sont plausibles et cohérentes pour notre monde extra-diégétique mais la technologie et les sciences ne sont pas les mêmes, elles sont en général plus avancées que dans notre monde. Ainsi Mars Attacks ! se déroule-t-il à notre époque dans ce qui semble être un monde similaire au notre, jusqu’à l’arrivée des martiens. La Planète des singes par contre se déroule dans un futur éloigné donc dans un monde moins proche du notre.
Deux films font figure d’exception dans la filmographie de Tim Burton, Ed Wood, qui raconte les déboires d’un réalisateur de série B ayant réellement existé et Pee Wee’s Big Adventure, que l’on pourrait situer aux alentours de l’étrange. Tous les événements qui s’y déroulent peuvent en effet s’expliquer rationnellement même si le personnage de Pee Wee, certaines situations et certaines coïncidences semblent étranges. C’est que le monde de Pee Wee est une sorte d’ersatz de notre monde : il en est une copie conforme, mais ce n’est pas le même. Construit lui aussi sous une forme très proche du conte, il le réhabilite en quelque sorte en le superposant à un monde diégétique réaliste. Ni simplement étrange ni tout à fait merveilleux, Pee Wee’s Big Adventure n’est pas non plus de l’ordre du fantastique car la dimension du doute en est totalement absente. C’est sans doute cette confusion, ce caractère inclassable du film qui dérouta les critiques de l’époque comme le regrette Tim Burton dans une interview : " Sur Pee Wee, j’ai obtenu les pires critiques qui soient. Tout le monde était quasi d’accord pour dire que c’était un des plus mauvais films de l’année. Aujourd’hui, parmi ces mêmes personnes, il y en a quelques-unes qui ont changé radicalement d’avis. C’est effrayant, ces retournements. Ca me fait plus peur que n’importe quel film d’horreur ".

Esthétique et Thématiques
La marque de fabrique de Tim Burton, ce qui fait que ses films sont immédiatement reconnaissables, c’est son esthétique. Pee Wee’s Big Adventure, puis surtout Beetlejuice, Edward aux mains d’argent et Charlie et la chocolaterie sont importants dans ce sens car ils exposent tout ce que cette esthétique a de si particulier, avec des objets, des créatures, des décors mêlant simplicité enfantine, extravagance morbide et influences expressionnistes.
Pour le côté enfantin et coloré, il y a ces machines étranges de Pee Wee ou Edward aux mains d’argent qui servent à faire des choses aussi simples que casser un œuf d’une façon très compliquée. L’immense fabrique à chocolat de Willy Wonka est de son côté un endroit que tout enfant rêverait de visiter un jour avec ses rivières de chocolat et ses gadgets aussi sophistiqués qu’inutiles.
Pour le côté morbide, nous pouvons prendre l’exemple des personnages habitant le monde de la mort dans Beetlejuice. Tous sont morts d’une façon affreuse, écrasés, décapités, brûlés, noyés, mais leur physionomie grotesque les rend moins effrayants qu’amusants. Les sculptures végétales et sur glace d’Edward aux mains d’argent sont à la fois féeriques et inquiétantes du fait des thèmes choisis, pas toujours innocents, telles ces bêtes sauvages en pleine action qui trônent dans le jardin du château d’Edward, ou cette main immense aux doigts crispés, prête à attaquer.
L’influence expressionniste de films tels que Le Cabinet du docteur Caligari de Robert Wiene ou Nosferatu de Murnau se retrouve chez Tim Burton dans ses décors sombres comme ceux du monde des morts dans Beetlejuice ou le château d’Edward aux mains d’argent. Les décors et l’architecture sont torturés, leur symétrie déformée et les perspectives sont pour le moins étranges. Les couleurs dominantes sont le noir et le blanc, l’orange aussi, pour la référence aux citrouilles d’Halloween et le rouge pour la référence à Noël et au cirque.

Le cirque et son univers sont en effet des thèmes récurrents chez le réalisateur. Ce thème peut avoir deux connotations opposées. La première est positive, le cirque représentant un art populaire habité de magie, comme dans Big Fish, où géants, loups-garous et homme-canon s’y côtoient. La seconde connotation est négative : le cirque devient une expression du grotesque, un lieu où les valeurs les plus basses sont mises en exergue. Ainsi dans Batman, le Joker, clown vicieux et fondamentalement - c’est-à-dire naïvement - méchant, monte-t-il une parade dans la ville. Ses hommes déguisés en clowns défilent sur des chars exubérants qui attirent la foule, pendant que des ballons en forme de tête grimaçante volent au dessus d’eux. Les ballons se révèlent en fait être des bombes et les clowns des tueurs qui tendent un piège à Batman et sèment la panique dans la ville. Les hommes du Pingouin dans Batman Returns prendront eux aussi l’apparence d’artistes du cirque pour mieux manipuler leurs victimes. Dans Beetlejuice, le personnage interprété par Michael Keaton ressemble à un clown mort et il utilise parfois des objets ou des attitudes liées à l’univers du cirque tout en les détournant pour leur donner un côté inquiétant et morbide.
Cette tendance qu’a Tim Burton de détourner le cirque par le grotesque peut être analysé comme une critique de la société des adultes qui infantilise ses enfants à outrance pour mieux les contrôler : " Je n’aime pas ce que notre monde fait des enfants, dit-il dans Conversation avec l’auteur (2005). Il y a trop d’information, trop d’images, trop d’amour, trop de cadeaux, trop de bouffe, trop de performances, et nous ne savons plus les protéger. Au contraire nous les soumettons sans cesse à cette concurrence là… Et c’est à la fois une démission et du cynisme, une manière de les gâter et d’avoir la paix ".
Un autre des thèmes récurrents chez Tim Burton est le carnaval. Cette fête païenne, la plus célébrée dans le monde chrétien, donne lieu à des manifestations populaires au cours desquelles le pouvoir, la religion, toutes les valeurs respectées durant l’année se trouvent pendant un certain temps ridiculisées. Mikhaïl Bakhtine dans L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Age et sous la Renaissance, prend l’exemple des ouvrages de Rabelais pour montrer que le carnaval était à l’époque une façon pour le peuple d’émanciper sa nature humaine et de se laisser aller à libérer ses plus bas instincts, ce que l’auteur qualifie de " bas matériel " et " bas corporel ". Durant les festivités, les valeurs sont ainsi constamment inversées, le bas devient haut, le beau devient laid… Cette inversion systématique des valeurs est souvent présente chez Tim Burton. Tout d’abord le masque et le déguisement, ingrédients essentiels du carnaval, sont omniprésents dans Batman 1 et 2, L’Etrange Noël de Monsieur Jack et Big Fish entre autres. Ensuite, l’inversion des valeurs est particulièrement visible dans Mars Attacks ! ou Les Noces Funèbres. Le premier film est un véritable jeu de massacre où les martiens s’attachent à détruire et ridiculiser les plus hautes instances du pouvoir américain (la chambre du congrès, le président des Etats-Unis), les valeurs patriotiques (le drapeau américain qui sert de drapeau blanc de reddition avant d’être brûlé), et les valeurs culturelles américaines (désintégration du beignet géant, la country comme arme de destruction massive…). Dans le second film, l’inversion entre le haut et le bas se fait au travers du parallèle effectué entre le monde de surface des vivants et le monde souterrain des morts, bien plus joyeux et festif. Cette confrontation entre les deux mondes prend tout son sens à la fin du film, lorsque les morts envahissent amicalement le monde des vivants pour procéder à un mariage contre-nature entre un vivant et une défunte.

Les personnages
Les personnages burtoniens peuvent être répartis en deux catégories, les héros positifs (gentils) et les héros négatifs (méchants). Mais dans l’univers du réalisateur, les apparences trompent toujours et il n’est pas rare qu’un héros négatif attire progressivement la sympathie du spectateur par son humour cynique (Beetlejuice, les martiens dans Mars Attacks !), ou parce que sa nature de héros négatif est née de son exclusion du monde, comme le Pingouin dans Batman Returns. Il est à noter que dans ce cas et aussi celui d’Edward aux mains d’argent, c’est la malformation des mains qui provoque l’exclusion de ces deux personnages, comme si Tim Burton, dessinateur et artiste, exposait là ses pires angoisses.

Inversement, une ambiguïté peut surgir d’un héros positif. Ainsi le Batman des films de Tim Burton est-il un personnage au caractère contrasté : sa soif de justice est née d’un désir de vengeance personnelle et le masque qu’il porte est à la fois un fardeau et son arme la plus efficace. Dans Pee Wee’s Big Adventure même, le personnage interprété par Paul Reubens est tellement puéril qu’il en devient parfois inquiétant, comme lorsqu’il s’attaque à son voisin qu’il soupçonne d’avoir volé son vélo, ou lorsqu’il organise une réunion dans son garage pour retrouver ce même engin, exposant les pièces à convictions (" plus de deux cents dix-sept ") avec un air de maniaque au bord de la crise de nerfs. Dans Edward aux mains d’argent, la petite banlieue calme dans laquelle est recueilli le personnage-titre se révèle finalement explosive et malsaine.
D’autre part, chez Tim Burton, ce n’est pas l’appartenance des personnages aux catégories de héros positif ou négatif qui détermine leur importance dans les films, mais plutôt leur potentiel comique ou mythique. Ainsi le Joker et Le Pingouin dans les deux Batman prennent-ils une importance quasi égale à celle du justicier dans la trame narrative tandis que Beetlejuice est le véritable héros du film éponyme ; le couple Maitland formé de Geena Davis et Alec Baldwin passant au second plan. De façon générale, les personnages de Tim Burton sont souvent des êtres solitaires et marginaux : " je suis un solitaire, Dottie, un rebelle " dit Pee Wee au début du film. Batman de son côté s’enferme dans son manoir comme Willy Wonka dans sa fabrique de chocolat et Edward dans son château. Leur caractère est dans une large part infantile, de façon assumée ou non, comme les méchants de la série des Batman ou encore les martiens de Mars Attacks !
Morgan Le Moullac

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