Hiripsimé, tu as écrit tes premiers textes à l’adolescence. Quels en étaient les thèmes ?
C’était parfois assez sombre. J’avais le sentiment de me sentir plurielle, d’avoir plusieurs personnes à l’intérieur de moi. Avec le temps, cette pluralité est une des choses qui m’intéressent le plus chez l’être humain.
Quelle différence avec les textes d’aujourd’hui ?
Avant, lorsque j’écrivais une chanson, je parlais par images compliquées et un peu vaporeuses pour que ce ne soit pas facilement accessible, pour garder l’autre à distance. J’avais peur de me mouiller par le verbe. J’avais envie que les gens me lisent mais qu’ils restent à distance.
Aujourd’hui, je veux réduire cet espace-temps avec la personne : j’ai besoin de tutoyer, d’employer des mots très épurés.
Avant d’en venir à la chanson, tu as travaillé dans le stylisme. Comment compares-tu ces deux activités ?
Ce sont des vases communicants. Dessiner un vêtement, travailler la terre, peindre un tableau… Pour toutes ces actions, je pense que l’énergie de base est la même, c’est la mise en forme qui diffère. Le plus du chant, c’est l’absence d’intermédiaire. Il n’y a pas de support. Qu’y a-t-il de plus direct que le souffle ?
Ton parcours sinueux a-t-il été un avantage pour toi ?
Oui, je pense. Quand je regarde derrière moi, j’ai l’impression de m’être débarrassée de mes “sacs de noeuds”, d’avoir apaisé quelque chose en moi. Avec le temps, mes chansons me ressemblent davantage.
C’est la chanson qui t’offre le contact le plus direct avec les gens…
Oui, la scène. C’est là qu’on est au plus proche du public.
En parlant de scène, c’est un de tes amis qui t’a offert ta première en te proposant de chanter dans son restaurant ?
Il me l’a imposé, oui !! Cet ami cherchait un restaurant avec sa femme. Un jour, il m’envoie un mot en me disant : “Ca y est, Hirip ! J’ai trouvé un petit nid pour nos chansons.” J’y suis alors allée : il y avait quelques personnes qui chantaient, je regardais le lieu sans vraiment me projeter. En partant, mon ami m’a regardée au fond des yeux et m’a lancé : “Je t’attends la semaine prochaine avec ta guitare”. Ce moment pour moi est extraordinaire.
Tu lui es reconnaissante de t’avoir un peu poussée ?
C’est plus que de la reconnaissance, c’est quelque chose de magique et je ne sais pas s’il en a conscience. A cette époque, je travaillais encore et c’était au chiffre d’affaire de l’entreprise qui m’employait que j’apportais ma fécondité ! Pour la première fois, je me suis sentie attendue pour ce que j’avais à dire.
Quelles musiques t’ont influencée ?
J’ai vécu mon enfance entre mes parents et mes grands-parents qui vivaient sous le même toit que mes oncles et tantes. Dans le salon, j’écoutais avec ma mère de la musique traditionnelle arménienne, des choses assez percutantes dont je ne comprenais pas les paroles. Dans le bureau de mon père, il y avait d’autres chansons traditionnelles, des artistes libanais notamment. De leur côté, mes oncles et tantes écoutaient RTL, le Top 50, les chanteurs français des années 1970.
D’un côté, j’avais la musique sans les mots et de l’autre, la langue française.
Pourquoi toutes tes chansons sont-elles en Français ?
Le Turc, l’Arménien, le Libanais, le Français… Je n’ai pas réussi à gérer toutes ces langues. Et puis, chez nous, une phrase commence en Turc pour finir en Français avec de l’Arménien au milieu ! Le Français était la langue que j’apprenais à l’école mais c’était surtout une aire de repos pour la tête.
Plusieurs thèmes émergent de ton album. Celui de l’enfance, tout d’abord. Quelle a été la tienne ?
Mon grand-père est mort quand j’avais huit ans. Je n’ai pas pu assister à son enterrement et je n’ai pas bien compris ce qu’il se passait. Je crois que c’est à ce moment que j’ai décidé de me couper du monde.
Ce sont tous les bons souvenir que j’avais de cette enfance avec mon grand-père qui m’ont permis de tenir à l’âge adulte. Finalement, c’est peut-être une chance de ne pas l’avoir vu partir parce que j’ai toujours l’impression qu’il est là. Un ami a eu une phrase que j’aime bien : “Si tu penses à quelqu’un qui est parti, c’est qu’il est en train de te parler.” Je la trouve très jolie.
Les relations amoureuses sont un autre thème du disque. Sur Tu me manques, tu parles d’une relation à distance. Une expérience vécue ?
Oui, c’est un garçon que j’ai rencontré. Ca a été très rapide, on s’est vu quelques jours à peine. On s’est quitté et les deux premiers couplets de Tu me manques me sont venus pendant l’heure qui a suivi. Travailler cette chanson était la seule façon de continuer la relation. Comme j’ai écrit les derniers couplets lors de la rupture, le solo de guitare au milieu représente une année !
Que t’a apporté cette expérience ?
Lorsque tu es loin de quelqu’un, que les seuls contacts se font par écrit ou par téléphone, tu apprends à “cracher” tes émotions. Quand t’es au téléphone avec l’être que tu aimes et que tu vois tes unités défiler, tu dois sortir tes mots comme si tu allais mourir demain. Grâce à cette relation, je n’ai jamais autant écrit et parler de ma vie. Ca a bousculé mon écriture.
La musique comme thérapie ?
Oui bien sûr. Je suis d’origine arménienne, née au Liban. Pendant très longtemps, j’ai grandi avec les témoignages de ce qui s’était passé dans ces deux pays. Gamine, je n’ai pas trouvé le sens de toute cette violence. Pour moi, les activités artistiques m’aidaient à trouver un sens à ces énergies de mort.
Le troisième thème concerne ta vie professionnelle, ton activité artistique. Dans Le Somnambule, tu parles des chanteurs ambulants qui font la manche dans le métro. Quelle est ta réaction quand tu en croises ?
Tout dépend du répertoire et de l’attitude. Si une personne arrive sans implication, avec une espèce de “boum-boum”, ça peut profondément m’énerver. Par contre, il m’est arrivé de voir une femme qui jouait très simplement avec sa guitare. Sa musique était douce, il n’y avait aucune agression. J’en ai eu les larmes aux yeux.
Une expérience que tu aimerais tenter ?
Parfois, lorsqu’il n’y a pas trop de monde sur le quai, il y a des renfoncements, je crève d’envie d’y tester l’acoustique ! Par contre, je vivrais peut-être mal le fait de voir les gens passer sans écouter.
Dans la chanson La Marionnette, tu parles du moment de ta vie où tu devais jongler avec ton travail de styliste et ta passion de la musique…
Oui, il y a eu des périodes où je devais aller travailler pour payer le loyer, alors que ma seule envie était de rester à la maison pour écrire, dessiner ou peindre.
Aurais-tu pu avoir un métier « classique » et ne pas vivre de ton écriture ?
Non, sincèrement je n’aurais pas supporter.
Mais n’est-ce pas le cas de beaucoup de gens dont le quotidien est très éloigné de leurs rêves ?
Oui mais ces gens qui ont une passion, une double activité, y consacrent-ils assez de temps ? A un moment donné, cette situation devient impossible. A travailler la journée et écrire la nuit, j’ai cru devenir folle. Ma chance a été de n’avoir ni enfants ni mari. Je les aurais sûrement rendus malheureux car je n’aurais pas pu leur accorder assez de temps.
Avec tous ces thèmes, à qui s’adressent tes chansons ?
Je ne veux pas segmenter mon public. Un jour, un homme est venu me parler de la chanson Ces femmes qui me ressemblent. Il pleurait. Ce que j’ai trouvé beau, c’est qu’un homme accepte sa part de féminité. Il n’y a rien de plus craquant qu’un homme qui se lâche dans ses émotions.
Hiripsimé, Les Portes (Polydor/Universal Music)
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