.evous
> > > >

L’hôtel de Melle Duchesnois

Le quartier de la Nouvelle-Athènes, situé dans le 9e arrondissement, a été loti à partir de la Restauration (1820-1848) et fut le coeur de la vie artistique parisienne sous la période du Romantisme. George Sand, Frédéric Chopin, Harry Scheffer, Horace Vernet, Alexandre Dumas, Pauline Viardot, Kalkbrenner, Eugène Delacroix, Talma - pour ne citer que les plus connus d’entre eux - élisent domicile dans cette petite "République des Arts et des Lettres" où règne la liberté de penser et la joie de vivre. Ce quartier est resté admirablement conservé et plus particulièrement la rue Tour des Dames, qui compte encore bon nombre de maisons et d’hôtels particuliers datant de la Restauration. Ce nom rappelle l’ancien moulin de la Tour, propriété des Dames de Montmartre, en ce lieu voisin de l’ancien village des Porcherons.

L’hôtel qui nous intéresse est appelé l’hôtel de Melle Duchesnois, situé au n° 3. Il porte le nom d’une comédienne très célèbre qui triompha sous la Restauration et en fit sa résidence. Sur un ancien terrain ayant appartenu aux Grimaldi, ducs de Valentinois, puis au banquier Hainguerlot sous l’Empire, le receveur général du département de la Seine, Jean-Joseph - dit Augustin - Lapeyrière y fait construire en 1820, dans un but spéculatif, un petit hôtel en pierre de taille qu’il destine à la vente. Par ses opérations financières et immobilières, il fut considéré comme l’homme le plus riche de France sous la Restauration et fut aussi un grand collectionneur d’œuvres d’art. Il est d’ailleurs le principal promoteur de la Nouvelles-Athènes, qui n’était encore à la fin du XVIIIe siècle qu’à l’état de champs et de vignes. Il s’est associé à un architecte, Auguste Constantin, et a fait tracer les rues Blanche, Pigalle, La Tour des Dames, La Rochefoucauld, Saint-Lazare et Taitbout, qu’il a fait lôtir. Sa réussite sera d’ailleurs de courte durée puisque trop gourmand et fort endetté, il est en faillite dès 1823.

Revenons au n°3 de la rue Tour des Dames. En 1822 s’y installe Catherine-Jospeh Raffin, dite "La Duchesnois". Elle est alors sociétaire du Théâtre Français et triomphe sur scène aux côtés du grand Talma (l’acteur préféré de Napoléon 1er), puisqu’elle joue dans sa troupe. On peut même dire qu’elle le "rejoint" dans cette rue puisque Talma habite lui aussi un très bel hôtel particulier au n°9 ! Dotée de puissantes rivales, les célèbres Melle Mars et Melle Georges, Melle Duchesnois fut une très grande artiste dramatique par sa voix et son charisme ; elle interpréta notamment des rôles dans des tragédies de Racine. Elle quitte la scène en 1833 et meurt dans la gêne en 1835, à l’âge de 58 ans. De son passage dans cette demeure subsiste au premier étage un boudoir polychrome, devenu une chambre à coucher.

L’hôtel est acquis en 1834 par un certain Gervais-Gaspard Gozzoli, propriétaire à Paris. Celui-ci le revend dès 1835 à Séraphin van Caneghem, ancien consul de Hollande, qui l’apporte en dote à sa fille lorsqu’elle épouse le marquis de Canisy la même année. Après ce couple, c’est la 2e princesse de Wagram (née Clary) qui s’y installe en 1844 ; son mari est le fils du 1er prince Berthier de Wagram, célèbre maréchal de l’Empereur Napoléon 1er. A sa mort en 1884, l’hôtel échoit à sa fille, la princesse Anne-Caroline Murat et à son second époux, le comte Agénor Goluchowski, ministre des affaires étrangères d’Autriche. Vendu au docteur Berlioz en 1896, il fut acquis en 1925 par la famille Chabonat. Les propriétaires actuels entretiennent avec soin ce petit joyau Restauration qui ne se visite pas, mais est bien visible de la rue.

L’ hôtel Duchesnois présente sur la rue une gracieuse façade concave précédée d’une cour en hémicycle, configuration rare dans l’architecture parisienne. A l’entrée, un ravissant portail en pierre, isolé, sert d’entrée ; il était autrefois aveugle et cachait une fontaine dans la cour. L’appareillage à refends de la pierre au rez-de-chaussée est très caractéristique du début du XIXe siècle, et d’inspiration néo-classique. Sur le jardin qui descend en pente vers la rue Saint-Lazare (il existe toujours au n° 56 rue Saint-Lazare un chemin qui monte vers les hôtels de la rue Tour des Dames), la façade est encore plus intéressante et élevée d’un étage supplémentaire à cause du dénivelé. Un avant-corps anime le centre de la façade : le rez-de-chaussée et le premier étage y sont rythmés par trois baies en plein cintre, tandis que le deuxième étage de l’avant-corps abrite la chambre à coucher (précédée d’un balcon), où subsistent de magnifiques décors peints aux motifs à l’antique. L’hôtel de Melle Duchesnois est, avec l’hôtel Bony, l’un des meilleurs exemples d’architecture Restauration à Paris.

Pour en savoir plus sur la Nouvelle-Athènes, vous pouvez suivre la visite guidée de la Nouvelle-Athènes, berceau du Romantisme.

Franck Beaumont

Sources : Guide du Promeneur 9e arrondissement - Les Hôtels particuliers de Paris, Alexandre Gady - Paul Jary, Société d’Histoire et d’Archéologie des XVIIIe et IXe Arrondissements, "Le Vieux Montmartre"

3 rue Tour des Dames

Adresse

Mots-clés