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Crin Blanc et le Ballon Rouge, d’Albert Lamorisse

Dernière mise à jour : lundi 18 février 2019, par Pauline

Un petit garçon solitaire devient l’ami d’un être magique ( un ballon ou un cheval humanisés ). Les deux compagnons échappent aux bandes de méchants qui les poursuivent par une fuite fantastique ( mort dans l’infini de la mer ou envol dans le ciel ) qui les entraîne hors du monde réel. C’est là la trame scénaristique des films réalisés par Albert Lamorisse en 1953 ( Crin Blanc ) et en 1956 ( Le Ballon rouge ). Les deux œuvres ont été récompensées à plusieurs reprises : Prix Jean Vigo et Grand Prix du Meilleur court métrage à Cannes pour Crin Blanc, Palme d’Or du court métrage à Cannes, Oscar du meilleur scénario et Prix Louis Delluc pour Le Ballon rouge. Depuis leur sortie en version restaurée le 10 Octobre 2007, la sortie du film hommage de Hou Hsiao Hsien Le Voyage du Ballon rouge en janvier 2008 et la parution de DVD des versions restaurées en avril 2008, les œuvres connaissent un nouveau succès, une seconde vie. Films cultes de toute une génération, Crin Blanc et Le Ballon rouge racontent des histoires belles ( les films sont visuellement époustouflants) et tristes ; ils semblent dire que la pureté des sentiments enfantins est vouée à disparaître ( comme ont aujourd’hui disparu la Camargue et le Ménilmontant des années cinquante dans lesquels se déroulent les aventures des héros ) dans un monde où les adultes ne les comprennent pas et où même certains enfants ( dans Le Ballon rouge, les "méchants" n’ont pas dix ans ) sont corrompus. Un élément poétique rencontre les éléments du monde réel. Par "poétique" j’entends le sens le plus commun du terme qui désigne une beauté abstraite, quelque chose de plaisant et d’aérien. Dans Crin Blanc l’élément poétique est un cheval fougueux qui devient ami avec un petit garçon qui le comprend. Dans Le Ballon rouge c’est un gros ballon carmin qui semble animé par un esprit tendre et joueur. Un élément poétique donc, rencontre les éléments du monde réel. L’un doit laisser la place à l’autre ; dans les deux cas, c’est le réel qui l’emporte, obligeant l’enfant et son ami magique à fuir, même s’ils ne considèrent pas leur échappée comme un échec ou un moment désagréable. Les aventures des jeunes héros et de leurs amis plaisent aux enfants ; la poésie, la beauté et les fins douces amères plaisent aux parents. Tout semble aller pour le mieux. Mais "tout" est trop beau pour être vrai.

Au fond, Lamorisse refuse de faire se rencontrer les deux mondes qu’il oppose : la vie sauvage et enfantine et le monde des adultes symbole de règles et d’enfermement dans Crin Blanc, l’enfance sage et rêveuse et la perfidie terre à terre dans Le Ballon rouge. En évitant cette rencontre, il fait de Crin Blanc et Le Ballon rouge des objets creux. Les deux films montrent des courses poursuites ( mémorable scène dans laquelle le jeune garçon se fait tirer par Crin Blanc dans sa course interminable dans les marais de Camargue ), des enfants qui courent pour rattraper ( le ballon ou Crin Blanc ) ou fuir ( les méchants qui veulent du mal à leurs amis ). Lorsque la course horizontale ne suffit plus, c’est le déplacement vertical qui devient la seule issue ( dans Le Ballon rouge c’est l’envol dans les airs, dans Crin Blanc, quand l’enfant et le cheval s’en vont dans la mer, le cheval flotte dans un mouvement vertical qui le fait devenir cheval de manège ). Aidés par leurs amis magiques, les enfants de Lamorisse courent, glissent, flottent. Ils n’agissent pas, ils passent, ils filent. Et ils sont presque muets. Ils sont animalisés autant que leurs amis sont des objets ou de animaux humanisés. Ils ne sont pas de ce monde, et puisque ce dernier ne leur convient pas, ils partent dans l’eau ou dans les airs, ne font plus qu’un avec la nature, qui serait leur environnement idéal, non encore souillé par l’homme, l’adulte. Les héros de Lamorisse ne sont pas des enfants mais des êtres aussi magiques que leurs amis, ils ne sont pas humains, ce sont des apparitions qui traversent les films sans y rencontrer personne.

Au lieu de montrer l’enfance comme un moment, Lamorisse en fait un espace qu’il isole du reste du monde. Elle n’est pas une étape, mais un lieu clos. Elle n’est pas vivante, elle stagne. La sensation est d’autant plus forte aujourd’hui que les deux espaces filmés, la Camargue et le Ménilmontant des années cinquante, ont disparu ou du moins n’existent plus comme tels. Les héros y sont rejetés. Ils sont des habitants de ces terres coupées du monde, nous ne les connaissons pas. En soi il importe peu que l’on nous montre des enfants "extra-terrestres". Mais ces êtres n’ont pas d’autre réalité que leur irréalité et les deux films tournent à vide, ne montrent rien, ne disent rien. Ce sont de beaux objets mais transparents et sans vie.

André Bazin avait choisi Le Ballon rouge et Crin Blanc pour expliquer sa théorie du "montage interdit". Il affirmait que la vertu documentaire du cinéma ne devait jamais être oubliée et louait les scènes où dans un même plans se trouvent le garçon et le ballon qu’il tente d’attraper ou le garçon et le lièvre qu’il tente de chasser, parce qu’alors la réalité n’est pas truquée et que la rencontre qui a eu lieu entre ces deux corps nous est montrée intégralement. Mais pour montrer l’enfance comme elle est, Lamorisse aurait également du confronter les enfants aux " méchants", aux autres hommes, au lieu de les isoler. Les enfants-héros ainsi coupés des autres éléments vivants des films, isolés jusqu’à les quitter, rappellent aux moments où les films prétendent être les plus poétiques ( la noyade et l’envol ) leur vacuité essentielle.

Restent des scènes visuellement presque hyptoniques, comme le combat entre Crin Blanc et un autre cheval ou l’envol des ballons colorés dans tout Paris.