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DERNIERS JOURS : Le plaisir de voir Rodin, la chair, le marbre, au musée Rodin

L’hôtel Biron, qui abrite le musée Rodin, a entrepris d’importants travaux de rénovation, qui sont en cours, par moitié de bâtiment. Fin prévue fin 2013. Toutefois une exposition temporaire, et exceptionnelle bien sûr, sera présentée du 8 juin 2012 au 1er septembre 2013 (prolongation) : « Rodin, la chair, le marbre » : plus de 50 marbres et 10 maquettes préparatoires, dont plusieurs provenant de collections privées !

La mise en scène de l’artiste et scénographe Didier Faustino, permet à des chefs-d’œuvre tels que le Baiser ou la Danaïde d’être regardés de près, de tous côtés, en variant même les hauteurs du regard ! Pratique, élégante et sobre, avec des socles constitués de faisceaux de bois cerclés, elle permet aussi aisément les rapprochements ou confrontations de certaines des œuvres, comme par exemple celle opposant l’Hiver (ou Celle qui fut la Belle Heaulmière, 1887/1890), chair vieillie, seins tombant, ventre gonflé, visage émacié et bras décharnés, à Galatée (ou La Jeunesse, 1887/1888) dont je ne vous énumérerai pas les caractéristiques, par pudeur.

Le marbre renvoie bien entendu à l’Antiquité, à la statuaire et à la mythologie de la Grèce antique comme à l’Italie de la Renaissance avec Michel-Ange.

Il est aussi considéré comme le matériau le plus proche de la chair. Dur et froid, il se doit d’acquérir souplesse et chaleur en se transmuant sous le ciseau de l’artiste, démontrant ainsi la virtuosité exprimée et la capacité de l’artiste-alchimiste à transformer la matière.

L’avers de sa médaille est qu’il est aussi un matériau cher, fait pour le monumental. Pour l’orgueil bourgeois aussi, plus encore dans un pays militairement humilié comme l’avait été la France. Il a sa place également dans l’art funéraire opulent.

Il était et reste fréquent par ailleurs que la façon des œuvres de marbre, - matériau trop long à tailler et à polir -, soit confiée par les sculpteurs à d’autres artisans ou artistes... (Antoine Bourdelle, par exemple fut le praticien du buste présenté de Rose Beuret). C’était le cas de Rodin, qui n’en finit pas un. Camille Claudel lui en avait fait le reproche, revendiquant, quant à elle, l’entièreté de ses œuvres, facture et polissage.

Rodin était avant tout un modeleur. Mais bien qu’il ait fait appel dès ses débuts à des praticiens, ses marbres sont parfaitement identifiables, comme son style.

Baiser. Marbre, 181cmx112x117 © Musée Rodin (photo Christian Baraja)

Tout particulièrement son utilisation du non finito (du terme qu’employa Vasari à propos des travaux de Michel-Ange) qui constitue un principe esthétique, une volonté, sa marque de fabrique, et qui sera imité par la suite par d’autres artistes. Il s’agissait d’extirper l’œuvre de la matière. À son époque, on se détournait en revanche plutôt de la « pratique » et l’on revenait à la taille directe.

Les marbres, qui furent longtemps dévalorisés par les critiques pour des raisons tant historiques qu’esthétiques, constituent pourtant un pan très important de l’art de Rodin, qui entretenait de toute évidence avec ce matériau un rapport privilégié. Est-ce pour cette raison que ses contemporains voyaient en lui le « dominateur de la pierre », celui devant lequel « le marbre tremble » ! À partir de 1900, la mode imposait à ceux qui en avaient les capacités financières d’installer chez eux un marbre de l’immense Rodin. Il en fut alors beaucoup fait... Mais critique-t-on aujourd’hui les ateliers d’artistes contemporains parmi les plus cotés, comme ceux de Damien Hirst, Wim Delvoye, ou Jeff Koons, par exemple, dont certains emploient parfois plus de 100 personnes.

Les marbres de Rodin donnent vie et forment à l’âme moderne, « cette psyché disloquée, brutale et délicate, fougueuse et lasse, négatrice et fervente ».

Non content de faire jouer son sens de la synthèse plastique, le sculpteur sait animer un matériau classique voué, a priori, à l’immobilité. Rares sont les ouvrages consacrés aux marbres de Rodin, le catalogue de l’exposition, coédité avec Hazan, viendra combler cette lacune en faisant, notamment, découvrir la fabrique du marbre (fournisseurs, praticiens...) sous un angle peu étudié jusqu’alors.

Rodin s’intéressa aussi aux costumes et aux ornements. Certains détails l’attestent comme la dentelle de la collerette de l’Orpheline alsacienne (1871), qui y plonge son menton, ou les fleurs délicatement exprimées jusque dans les portraits classiques comme celui qu’il fit de Madame Roll (1983). Ne s’ennuya-t-il pas un peu en réalisant les bustes de quelques femmes "d’une certaine importance", comme celui de Madame Morla-Vicuña (1888) ?

Sa signature ? Rodin l’apposait après l’intervention du praticien, ou pas. N’y accordant apparemment que peu d’importance. Ainsi l’oublia-t-il pour la Tête de Saint Jean Baptiste dans un plat (1887/1893), dont les effets cadavériques sont pourtant spectaculairement réussis !

Homme de marketing artistique avant l’heure, il laissait aussi facilement s’agglomérer à une même œuvre tout un chapelet de titres différents, interrogeant souvent dans son atelier à ce sujet ses visiteuses, qu’il plaçait devant des œuvres, en général lestes... "Comment l’appelleriez-vous ?" Ainsi lira-t-on pour telle œuvre La Terre et la Lune, alias Le Soleil et la Lune, ou encore L’Âme se détachant de la matière... quant au Viol...

Admirez les traitements des dos, les matières, la Main de Dieu, comme celles des amants, les déséquilibres, que recherchait le sculpteur, comme les chutes ou les vols, là où il plaçait toute sa virtuosité, la splendide Femme-poisson, et le Monument à Victor Hugo pour le Palais-Royal, que l’on n’avait pas pu voir d’aussi près depuis bien longtemps...

Cette exposition invite à la déambulation, oppose des formats différents, et offre sur les marbres de Rodin de grandes variétés de points de vue.

Après avoir vu ses dessins à l’érotisme torride, on peut s’étonner de la relative pruderie dont font montre les marbres de Rodin. Replaçons-nous dans l’époque...

Vers 1890, à l’occasion d’une exposition aux États-Unis d’Amérique, rappelons-nous que Le Baiser fut placé dans une salle un peu à l’écart, derrière des tentures... Et revoyons mieux le Pêché, alias le Viol, alias l’Emprise (1886/1900). Illustration. Ce n’est plus le "banal" viol d’une femme par un homme, comme celui sculpté par Jean-Antoine Injalbert au musée de Béziers, ou peint par Degas. C’est celui d’un homme par une faunesse. Choc culturel et événement !

Rodin, la chair, le marbre, du 8 juin 2012 au 1er septembre 2013 (prolongation), au musée Rodin de Paris, 79 rue de Varennes, 75007 Paris, Métro Varennes, de 10 à 17h45, fermé le lundi.

Lire aussi :
L’Enfer, selon Rodin
Rodin, la chair, le marbre
Rodin, la lumière de l’Antique
Rencontre Mapplethorpe - Rodin
Auguste Rodin, dessinateur
Rodin : l’exposition du Centenaire

Vous retrouverez dans l’article 2013 à Paris : LES GRANDES EXPOSITIONS de A à Z celles annoncées par leurs établissements et musées.

Frederic Leighton (1830–1896) Crenaia, the nymph of the dargle, ca. 1880 Huile sur toile 76.2x26.7 cm Colección Pérez Simón, Mexico © Arturo Piera, Musée Jacquemart-André 09/13-01/14

Dans l’article CALENDRIER 2013 des grandes expositions à Paris, elles sont classées par dates.

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Enfin, contre l’actualité artistique qui chasse ce que l’on se croyait capable de retenir, les catalogues d’expositions peuvent avoir, quand ils sont faits avec exigence, un rôle certain à jouer. Nous avons établi notre sélection, avec Paris 2013 : LES MEILLEURS CATALOGUES d’expositions de Paris.

André Balbo

sources : visite, musée Rodin, commissaire Aline Magnien

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