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La ville dans la poche
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Asthmes de Sophie Maurer

Dernière mise à jour : dimanche 29 novembre 2009, par Christian Frank

Un matin à Paris. 10 individus sans Nom. 10 fragments d’histoires douloureuses qui s’entrecroisent fugacement. Ils ont en commun le monde dans lequel ils vivent. Dissemblables, leurs voix se font l’écho d’une société agonisante pour se diluer dans la grande ville anonyme et bruyante. « Asthmes » est le premier roman de Sophie Maurer. Cette jeune femme enseigne actuellement à Sciences Pô. Edité au Seuil, ce petit livre, à peine une centaine de pages, sans chapitres, regarde la tragédie collective à travers des vécus individuels. Un récit sobre et précis à l’émotion tenue.

Une toile de fond : la ville. Elle apparaît comme la métonymie du malaise qui ronge. Grouillante, glaciale, tonitruante, emballée dans une mécanique brutale. Aveugle à l’humain et pourtant faite d’humains. « Cette ville, vraiment, à chaque fois, il se disait qu’est-ce que je fais là ? Les gens étaient trop nombreux et le bruit venait de tous les côtés, des tirs à n’en plus finir, la tête comme un écho. ».

En son sein, des personnages types défilent. Ils ne sont pas enfermés dans des clichés (la grande force du livre). Il y a la Malien parti du pays dans l’espoir de faire fortune et qui porte sa peau « comme une ombre », la jeune femme qui ne trouve pas auprès des femmes aimées l’apaisement, le père qui travaille à l’usine et souhaite un meilleur avenir pour ses enfants, le garçon au mégalophone qui lutte pour un monde que plus personne ne veut, la vieille dame, impatiente devant la mort… Ils réfléchissent, imaginent, analysent ce monde qui s’échappe et leur échappe. Quelque chose ne va pas. « Depuis toujours, elle était inconsolée d’un chagrin sans fond. Rien de précis n’aurait permis de certifier la peine, de trouver des raisons. Elle était, simplement, veuve d’elle-même et du monde alentour, sans la moindre voilette pour épargner ses yeux. ».

Leurs voix fonctionnent comme des soliloques mais n’en sont pas. C’est l’auteur- narrateur qui raconte. Chaque nouvelle incursion dans l’histoire d’un personnage rebondit d’un regard à l’autre à la manière d’un clignement de paupières. Tout d’abord il y a « l’amoureuse » qui espère « déposer sur les hommes une invisible empreinte, qui demeurerait bien au-delà d’elle même… ».C’est son regard à elle qui nous fait passer au deuxième personnage, un jeune homme nostalgique de la ville quittée, qui est surpris de découvrir « qu’aimer, parfois, n’est pas assez, et qu’on peut vouloir mourir pour un simple battement géographique ». Sa voix résonne comme un écho des immigrés, des déracinés. Puis son regard frôle celui d’une petite fille et le percute. « il se souviendrait de cette seconde où ses yeux avaient croisé ceux de la petite fille. Sur l’instant, bien sûr, il ne comprit pas (…) qu’à jamais il serait pour quelque chose dans ce qui enrageait l’enfant. Il sentit juste comme un coup. ». Elle, battue par ses parents, a un instant espéré qu’il l’emmène avec lui, loin, et qui « pour le punir, au moins un peu, avant qu’il ne la dépasse, (…) le regarda juste en y mettant toute la colère dont elle avait encore le courage. ». A un moment « les survivants véritables » se regardent et se reconnaissent. Mais la béance de leur propre vide se percute violemment à celle de l’autre, « lorsque leurs yeux se croisèrent, il vit des précipices. Il se leva très vite pour s’éloigner du bord. ». Tous ses destins sont comme des ombres qui se battent pour prendre consistance. Ici il n’est pas question de lamentation mais d’une lutte sourde qui refuse la résignation.

L’auteur ne juge pas. Elle nous rend ces personnages, jamais larmoyants, familiers. Comme une oreille attentive, elle se veut compréhensive, interrogeant leurs destins et adoptant leurs états d’âme « plus tard, elle garderait ça, sans doute, et ne saurait rien prendre vraiment au sérieux ».

C’est notamment par le style de son écriture qu’elle épouse leur essoufflement, leur mal de vivre et leur impossibilité à être. Comme une respiration haletante, fatiguée. « C’est ça qu’il aimerait de temps en temps expliquer pour de bon, ce que devient le temps quand rien du dehors ne le cadence, à quel point c’est loin de l’indolence, ces heures lasses, à quel point ça ressemble à la mort, mais lente, si lente que l’asphyxie est comme une vieille connaissance. ».

ASTHMES de Sophie Maurer. Edité au Seuil. Juillet 2007. 93 pages

Carole Alter

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