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Wildenstein : 600M€ de redressement fiscal ou une nuée de chefs-d’œuvre dans les musées de Paris ?

Dans l’épreuve très disputée du redressement fiscal, les Wildenstein auraient arraché aux Bettencourt la victoire. En y mettant tout à la fois le suspense (derniers concurrents notés par le jury), la classe (il s’agit d’art et de culture, et non de cosmétiques), et un score record plaçant leur victoire au-dessus de tout soupçon : 600M€, contre 70M€ à notre chère Liliane, que nous applaudissons malgré tout très fort, parce qu’elle s’est bien battue !

Mais il est vrai que dans ce type de disciplines, titre, comme record, changent fréquemment de propriétaires, et n’oublions pas qu’en période électorale il peut être utile de savoir faire preuve de probité.

La fortune de Daniel Wildenstein est estimée aujourd’hui, option la plus basse, à 4Mds€. Elle est composée de milliers de toiles de maîtres, parmi les toutes meilleures, toutes périodes confondues, si l’on tient compte des expertises cumulées, indiscutées et successives qu’exercèrent quatre générations de cette famille (Nathan, Georges, Daniel puis Guy), comme de sa puissance de feu dans le marché de l’art.

N’est-ce pas les Wildenstein qui, dit-on, inventèrent le catalogue raisonné, redoutable machine de guerre entre les mains d’un marchand d’art ? Daniel lui-même ne se vanta-t-il pas d’avoir eu à régler la succession Bonnard, « son plus gros coup », et d’avoir eu loisir de conserver, sur 700, les 180 tableaux « Les plus beaux. Les plus magnifiques. »… Croyons-en l’expert !

D’autres éléments épars viennent diversifier cette fortune, dont ce célèbre ranch au Kenya, où fut tourné « Out of Africa », une écurie de course qui gagna tous les prix existants, ainsi que l’îlot Xanadu, aux îles Vierges.

Les ayants droit du célèbre et richissime marchand d’art Daniel Wildenstein, décédé en 2001, seraient donc visés, selon « une source proche du dossier » que citent Le Point et les Échos, par un redressement fiscal de l’ordre de 600M€. Ainsi serait enfoncée l’estimation de la journaliste Magali Serre. Celle-ci, réalisatrice du document « L’incroyable Trésor caché des Wildenstein » (04/01/12 sur FR3), fruit de 3 ans d’investigation (passionnant, et pourtant fatalement incomplet), évaluait le redressement à seulement 70M€, ce qui plaçait l’équipe Wildenstein sensiblement à égalité avec celle des Bettencourt. Le match aurait été nul !

Cerise sur le gâteau, dans les redressements notifiés aux héritiers de Daniel W., les pénalités ne seraient pas comprises !

Dans la répartition de ce montant total de 600M€ entre les ayants droits Wildenstein, 250 seraient réclamés à Guy W. seul, le fils aîné de Daniel.

Le ministère du Budget, qui avait déposé contre lui plainte pour fraude fiscale, déclenchant l’ouverture d’une information judiciaire en 2011 par le parquet de Paris, se refusait, la nouvelle ébruitée, à tout commentaire, invoquant le secret fiscal. Et les avocats du marchand d’art n’étaient alors pas joignables pour répondre aux questions des journalistes.

Il est de tradition familiale chez les Wildenstein, disait Daniel, de tenter de conserver entre les mêmes mains l’intégralité ou l’essentiel de la collection. Cela avait déjà été la cause, par le passé, de 14 années de procès entre Georges, le père de Daniel, et sa sœur Élisabeth. Bis repetita placent, une théorie de procès allait donc opposer Sylvia Roth-Wildenstein, sa veuve, à ses beaux-fils Guy et Alec (qui décèdera en 2008).

Sylvia, qui avait été jeune lieutenant de l’armée israélienne en son temps, était d’un naturel sentimental mais combatif. Devenue méfiante, elle avait déposé contre Guy et Alec plusieurs plaintes, les soupçonnant d’avoir voulu l’évincer de la succession de leur père, de lui avoir dissimulé une conséquente partie de l’immense fortune, à elle personnellement... et au fisc français, notamment en la ventilant (la fortune, pas elle !) dans des fonds offshore appelés « trusts », hébergés préférentiellement dans des paradis fiscaux comme Jersey, les Bahamas, les îles Caïmans et les îles Vierges.

Après des années de procédures, aux résultats ubuesquement contrastés, Sylvia décédait le 13 novembre 2010. Mais elle avait pris soin (combative, vous dis-je !) de demander auparavant à son excellente et méthodique avocate, Me Claude Dumont-Beghi, de poursuivre ses combats après sa mort. Au fil du temps, les diverses actions menées pour « abus de confiance », « corruption active et passive », « trafic d’influence », « blanchiment », « organisation frauduleuse d’insolvabilité », « faux et usage de faux », instruites par les juges d’instruction du TGI de Paris Guillaume Daieff et Serge Tournaire, avaient mis au jour des pratiques douteuses, dont des présomptions d’évasion fiscale…

L’opinion publique avait pu s’étonner de ce que les nombreux courriers réputés adressés par Sylvia et son avocate aux plus hautes autorités compétentes, ministres successifs en charge du Budget, - Woerth, Baroin, Pécresse -, comme direction des impôts, soient restés si longtemps lettres mortes, alors même qu’ils étaient si méticuleusement étayés dans leurs charges. Certaines listes des tableaux de trusts identifiés ont même été publiées sur le site Mediapart !

Au point que le venin du soupçon commençait à agir dans les esprits, peut-être renforcé du fait que Guy Wildenstein ait été l’un des fondateurs de l’UMP, son représentant et collecteur de fonds à Washington, un membre éminent du Premier Cercle des donateurs de ce parti politique, de surcroît l’ami du Président, qui le décora lui-même de la Légion d’honneur en 2009. Il en existe un film touchant.

Affaire éminemment complexe et énormité des montants évoqués. Sachez encore que les Wildenstein auraient l’intention de faire appel de ces redressements, si ce n’est déjà fait.

Peut-être le lecteur se souvient-il que la carrière de Daniel W. n’avait pas été exempte d’escarmouches ni de longues années de procès, comme ces 17 ans de batailles juridiques remportées par Paulette Helleu en cassation en 2009 contre lui pour un faux-vrai Autoportrait de Claude Monet.

Quelques autres affaires concernant Guy, ou d’autres membres de la famille, ont été par ailleurs initiées, mais nous ne les mentionnerons pas toutes ici.

Remémorons-nous toutefois qu’en janvier 2011, sur mandat du juge Yves Dando, une perquisition était menée dans les locaux de l’Institut Wildenstein, au 57 rue la Boétie, par les policiers de l’OCBC. Elle permettait la découverte « d’une trentaine d’œuvres déclarées disparues ou volées, que les enquêteurs ont immédiatement saisies ».

Parmi elles, un bronze de Bugatti Rembrandt et une huile de Berthe Morisot, évaluée à 800 000€, Chaumière en Normandie. Disparue en 1993 lors de la succession d’Anne-Marie Rouart. Son descendant, Yves Rouart, soupçonnait un tour de passe-passe frauduleux des exécuteurs testamentaires désignés par sa tante : Olivier Daulte et Guy Wildenstein. Il est vrai que chacun s’était empressé de se faire remplacer dans cette mission... par son propre père. Savoir bien gérer le temps.

La plainte d’Yves Rouart contre X pour recel était bientôt rejointe par d’autres, et Guy Wildenstein se retrouvait mis en examen pour recel d’abus de confiance... L’instruction suit son cours.

Le Point a aussi récemment révélé qu’un pacte secret accorderait à Liouba, la jeune veuve d’Alec W., des prêts successifs (11 fois 1M€) qui la tireraient de ses embarras financiers momentanés, mais la sortiraient surtout d’une succession plus… classique. Liouba s’en serait ouverte au juge Guillaume Daieff et lui aurait confié copie du document notarié.

Autre histoire encore que celle de Charly Nadjar et de sa fausse-vraie Meule de Claude Monet, qui, sur les dires de l’expert Daniel, confirmés par ceux de son fils Guy, n’étant pas de Monet, lui fut achetée 50 000F. Exposée un temps à partir de 2008 au musée Marmottan comme un authentique Monet, elle aurait été par la suite cédée « à un magnat américain en 2007 pour 15M$ ».

Retenons simplement de cet imbroglio que les musées parisiens (le Louvre, Orsay, le Centre Pompidou principalement), recevront peut-être plus de chefs-d’œuvre encore que nous n’osions nous l’imaginer dans nos rêves les plus fous. En effet, si l’importance des redressements se confirmait, s’ils étaient augmentés de pénalités voire d’autres peines, par quels autres moyens payer de telles sommes ?

Nous nous sommes très tôt intéressés à ces « affaires Wildenstein », et les plus curieux d’entre vous pourront consulter nos articles précédents. Ce n’était pas tant pour nous de nous poser en pères la vertu, mais davantage une réelle curiosité de connaître enfin certaines de ces œuvres, d’une immense richesse artistique, qui auraient été trop longtemps dissimulées à nos regards.

En souhaitant que les représentants de l’État choisissent au mieux, et au plus vite…

À moins même que, comme l’énorme montant réclamé aurait été soustrait à l’État, ce soit les Français eux-mêmes qui puissent être appelés à se prononcer et à faire connaître leurs préférences. À partir d’un catalogue, non plus raisonné, mais, comme on dit dans la flibuste, à partir d’un catalogue arraisonné des œuvres... qui reste à établir.

Quels chefs-d’œuvre allons-nous découvrir ? Qui n’a pas rêvé de visiter ces fabuleuses collections trop discrètement éparpillées à travers le monde et qui échappent depuis si longtemps à notre curiosité et à notre plaisir d’esthètes ?

André Balbo

sources : Le Point, Les Échos, L’incroyable trésor des Wildenstein, Marchands d’art, Mediapart

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